Chapitre 1 : Après le rêve

 

Informations :

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Le pluriel neutre est féminin.

 

< Prologue

 

La foule marchait.

C’était une multitude d’hommes et de femmes, le regard bas, une poignée d’enfants qui collaient à leur mère. Il y avait des yeux caves, des joues émaciées, des peaux sombres que la maladie rendait blêmes et des peaux pâles noircies de fumée. Ce peuple était pauvrement vêtu ; il faisait masse, foule compacte. Silencieuse. Leurs traits étaient minés par la fatigue et par l’angoisse. Leur colère, sur la route, s’était délitée ; maintenant, elles avaient juste peur.

(on se rappelait que c’était bien quand ce n’étaient encore que des rumeurs, quand on répondait d’un sourire à celui qui disait que la maladie, c’était de sa faute à elle, qui d’autre… c’était vrai, qui d’autre)

Elles marchaient dans les ruelles, rapatriées par les murs sales. Le sol était pavé, bien que chichement ; la boue et la crasse prenaient le pas sur la rue. L’aube diffusait sa lumière dans la grisaille du ciel. Il faisait froid. Les enfants regardaient passer la foule, la bouche ouverte, et bondissaient pour aller à sa suite.

A la tête de la procession, un homme portait une fille au corps menu. Elle semblait une quinzaine d’années. Elle était profondément endormie, mais sur son visage fluaient les spasmes de ses rêves, les mouvements légers de sa bouche, les plis de son front. La sueur collait ses boucles noires. Elle dormait encore, depuis tout ce long temps de la marche ; mais les cahots, l’inconfort, la nervosité surtout qui poissait l’air, tout cela défaisait la toile de son sommeil.

(on se rappelait que c’était bien quand on était juste en train d’élaborer des plans autour de trois pintes – juste en train d’aligner les si, et si… et si on balançait la gosse… et si on… en sécurité dans la chaleur du bar)

Elle se réveilla parce qu’elle étouffait.

Compressée – elle était coincée entre les bras d’un homme qui marchait sans la regarder. Et les bruits autour d’elle, et la foule comme un flot de silhouettes n’était déjà plus que des lignes d’angoisse. Elle reprit son souffle, d’un coup, et l’homme par réflexe contracta son étreinte. Elle le bourra de coups de coudes. Il contenait son agitation sans efforts. Ce n’était pas qu’il était plus fort qu’elle ; c’était qu’il était si crispé qu’il ne la sentait pas remuer.

 

chap1_1

(on se rappelait que c’était bien quand on s’indignait, quand on brandissait le poing, quand on était encore en colère d’une colère si juste et légitime notre colère mais qu’on ne faisait rien)

 

La foule se réduisait. Elle venait de tourner à un angle, et une partie était restée à l’entrée de la ruelle. Les autres restaient en grappe, le regard animé d’une nouvelle inquiétude. Quelqu’un se figea et voulut repartir dans le sens opposé, mais il se fit emporter par le flot. D’autres se grattaient. Un homme se sentit défaillir, et il resta debout, là, bousculé par celles et ceux qui marchaient encore.

 

chap1_2

(on se rappelait que c’était bien quand on contemplait seulement le désespoir des autres, ceux et celles qui avaient perdu les amantes et les amis… quand on se disait que c’était terrible, pas beaucoup plus que terrible)

 

La fille se débattait toujours mais son porteur ne la remarquait pas. Il regardait droit devant lui, il la comprimait contre sa poitrine presque comme un objet précieux. Un objet d’échange.

 

chap1_3

(on se rappelait que c’était bien quand on s’était dit – il ne reste peut-être que le sacrifice –

 

Il s’immobilisa.

 

chap1_4

– quand c’était peut-être une solution)

 

Une arche fendait le mur, contourée de brique claire. Elle donnait sur une cour, un puits, et trois hautes bâtisses perpendiculaires – on distinguait la porte béante de celle au centre – et des fleurs : une colonie de pavots qui déployaient leurs pétales d’un rouge incongru, transperçant la grisaille. La fille tremblait. Il y avait aussi des herbes qui avaient soulevé les pavés, qui rampaient sur les murs ; étouffantes – la fille tremblait – et elle voulut ruer mais elle se fit mal et –

elle se mit à hurler soudain

 

Le cri fractionna la foule.

 

L’angoisse fuita (on se rappelait – L’angoisse fuita de cette craquelure, précipitée par la voix de la fille qu’on
emportait de force on se rappelait que c’était bien quand on n’emmenait pas l’enfant mourir de ce corps qui ne consentait pas mais qui d’autre

Un cri de terreur, un cri pour qu’on la lâche, pour qu’on la laisse, un cri de fuite, pour leur faire mal, leur faire comprendre, leur fendre le crâne enfin…

Un sursaut cingla la foule. Quelqu’un bouscula le porteur en direction de l’arche. Soudain, hommes et femmes se démenaient sur lui, leur frénésie brandie au bout des mains comme un droit de s’aveugler ; jusqu’à ce qu’un autre lui enfonce un poing dans le dos et qu’enfin, il ouvre les bras et la projette dans la cour.

La foule eut un mouvement de recul.

 

La fille s’écrasa sur le dallage, le souffle coupé. Mais la douleur se diffusait déjà dans tout son corps – elle avait eu l’heureux réflexe de protéger sa tête en tombant. Qu’est-ce que faisait la foule là-bas ? Qu’est-ce que c’était que ces fleurs ? Une grimace tordit son visage, elle hoquetait, ça faisait mal. Elle ne criait plus, elle respirait lentement, pour se calmer, pour retenir ses larmes : comme quand les gosses la tabassaient – pour pas qu’elles sachent… Elles étaient où maintenant ? Toutes de l’autre côté de l’arche, la fixant, dans la foule, là.

 

Elles attendaient qu’il se passe quelque chose.

 

Elle leva les yeux.

En lieu de porte, le bâtiment central ouvrait sur un trou. Les murs, souillés par la fumée, étaient vieillis de quinze ans d’abandon ; des lézardes y couraient d’une brique sur l’autre, et un lierre grimpait le long des fenêtres. On ne voyait rien à l’intérieur. Il y avait quelques carreaux étoilés, et une partie du toit dont les tuiles avaient glissé et gisaient sur le sol.

Ce n’était qu’une bâtisse fatiguée.

C’est drôle, pensa-t-elle, que ce soit d’ici que nous vienne tout ça. Toute cette angoisse, et tous ces corps tordus.

C’est drôle.

 

La foule retenait son souffle.

 

La fille se mit debout. Elle manquait d’équilibre, et respirer lui faisait mal. A petits pas, elle s’approcha de l’entrée, le cœur battant à grands coups. Un couloir s’esquissait dans la pénombre. Une fuite, une ligne à peine. Elle était effrayée mais plus par la foule peut-être – cette hydre qui tendait son cou, de l’autre côté de l’arche, les yeux exorbités – plus par la foule que par cette bouche noire – d’où venait la mort, disait-on, mais c’étaient les autres qui le disaient… Quand elle plissait les yeux, elle discernait entre les murs de toutes petites formes dansantes dans la lumière. Oui mais pourtant… Oui mais : cette obscurité dans laquelle elle plongeait son regard était, quelque part, plus réconfortante que le soleil gris qui éclairait la face de la foule.

Une étrange chaleur se diffusait lentement dans son corps, et ça faisait moins mal – enjamber le seuil – elle voyait flou, ou peut-être était-ce un mouvement incessant devant ses yeux ? Une nuée grouillait autour d’elle… La fille chancela, voulut se retenir au mur, retira sa main immédiatement. Elle s’enfonça dans le couloir. La foule, dehors, elle ne l’entendait plus. Elle était peut-être déjà partie.

 

 

Il est replié sur lui-même. Seul, il se balance, lentement, il voudrait – quoi ? Dormir.

Il ne peut pas, bien sûr.

Il se balance. Lentement.

 

Un bruit de pas. Il écoute ; il entend que personne ne crie. Aucune plainte, pas même le silence de la peur. Les murs palpitent et quelque chose le démange. Il se redresse. C’est étrange. Juste… un bruit de pas.

Il attend. Ça ne crie toujours pas, et ça ne meurt pas plus. Un bruit de pas qui ne s’éteint pas, ne trébuche pas, une marche mal assurée, oui, ce sont de tout petits pas, mais… ça ne meurt pas.

Il est pris de tremblements. Ce n’est pas normal. Ça brûle. Qu’est-ce que ça veut dire ?

Ça brûle.

 

Il dévale les couloirs. Il la voit, il la voit de loin, la fille dans l’encadrement de la porte, dessinée par la lumière. Il sait qu’elle ne le voit pas encore. Elle irradie, il le sent, plus elle marche, plus elle marque. Ça brûle. Les papillons aux ailes brunes se pressent autour d’elle, mais ils s’embrasent à son contact. Ils s’éteignent dans un filet de cendres noires. Ça ne ralentit pas leur élan, et elle, elle n’en a quasiment pas conscience… Et là – son regard se pose sur lui.

 

 

Elle fut saisie de surprise lorsqu’elle reconnut Daniel qui venait vers elle. Elle ne se demanda pas ce qu’il faisait là ; elle se demanda, brièvement, par où est-ce qu’il était entré, mais ce qui comptait à cet instant c’était qu’il était là. Elle sourit, inondée d’une joie enfantine. L’angoisse reflua et les larmes lui montèrent aux yeux, tant le contraste était fort entre la terreur qu’elle avait éprouvée dans les bras de la foule et le soulagement qu’elle ressentait à présent.

 

 

Il voit le visage de la fille qui s’éclaire drôlement. Et même un début de sourire, en fait un sourire qui va plus vite que l’émotion même. Il ferme les yeux, mais c’est déjà trop tard. Les tremblements le reprennent. Plus fort. Un gémissement s’échappe de sa gorge. Les papillons fondent sur lui, couvrent son visage. Il ouvre la bouche, mais il est incapable de hurler. Son visage lui fait mal, horriblement – il ne veut pas que ça recommence (encore) il
pensait que ce serait différent cette fois – il ne veut pas tout gâcher (encore) et il ne fait même pas exprès, il sent ses traits qui rampent le long de sa peau glacée comme une lente cicatrice, ça tire, et ça creuse, ça déchire, la chair se retourne, la peau se déplace…

Il rouvre les yeux, transpercé de douleur. Il sait exactement ce qu’il est en train de se passer, il voit, sur son visage à elle, le soulagement, la surprise qui est passée comme une fugue, et la joie intense, l’amour qui l’illumine soudain.

 

 

Elle se précipita sur lui. Il ne bougeait pas ; il avait fait un bruit, qu’elle n’avait pas entendu. Elle l’enlaça joyeusement, et soudain – au contact – la respiration coupée. Ou plutôt, elle crut ; ce n’était pas exactement ça ; c’était une sensation si violente qu’elle l’avait reçue comme un coup tranché dans le ventre. Une torpeur immense tombait sur elle, sa conscience lui échappait comme un manque d’air, elle voulut se dégager de l’étreinte mais lorsqu’elle recula il était déjà trop tard ; elle titubait ; ses yeux se fermaient inexorablement et son corps ne lui répondait plus. Le sommeil forçait son crâne, comme un poids, comme une fièvre, elle eut la force de respirer, une fois –

 

 

Il la rattrape avant qu’elle ne tombe. Elle est légère.

Elle dort profondément.

Il la dépose au sol, avec douceur, il recule. Il attend que la douleur se calme. Les papillons se dispersent. Il fait craquer sa mâchoire, touche ses joues. Le froid, sur sa peau, lentement, se dilue. Il s’habitue à son nouveau visage.

Il s’approche. Prudent. Mais tendu. Mais tremblant. Il ne comprend pas bien. Il ne comprend pas ce qu’elle fait là, pourquoi est-ce qu’elle dort mais pourquoi elle ne meurt pas ? Il est pris dans une bourrasque d’émotions, peur, il est plein d’espoir aussi mais il a très peur (et de l’espoir) il a très peur et il voudrait la prendre dans ses bras encore… mais il ne le fait pas. Elle brille. C’est incroyable comme elle est vivante, se dit-il.

Elle est si étrange en ce lieu. Les papillons virevoltent autour d’elle, mais ils n’osent plus s’approcher. Drôle de chose, étrange petite chose qui dort…

 

Non – qui rêve.

 

Photographie

Lola Rossi

Modèle

Joana Boulay

Manipulation

Zoé Grin

 

Chapitre 2 : La rencontre >

 

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