Chapitre 13 : Les corbeaux

 

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Une liste des trigger warnings est disponible ici.

Le pluriel neutre est féminin.

 

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Le soir venu, Phileas réunit Daniel, Nemo et Sachenka dans son cabinet.

– Vous récupérez le corps du fils Williams, et vous me l’amenez. Nemo, Daniel, vous expliquerez à Sachenka sur le tas. Clair ? Le client est pour minuit, vous avez le temps, poursuivit-il sans attendre leur réponse. Vous livrez quand je me suis mis d’accord avec lui. Route habituelle, lieu habituel. Questions ?

Il y eut un silence. Sachenka se tenait à l’écart des deux autres, les mains enfoncées dans ses poches. Elle n’osait regarder ni Daniel ni Phileas. Le médecin l’impressionnait toujours ; elle ne s’habituait pas à sa présence démesurée. Lorsqu’il se déplaçait, il prenait une place immense, trop grande même pour un corps comme le sien. Il emportait l’espace avec lui.

Quant à Daniel, elle refusait de le regarder.

– C’est un adulte ? demanda-t-il.

– Oui. Mort dans une rixe. Pas trop abîmé. Demande-lui, ajouta-t-il – et il parlait d’elle –, elle a fait les soins mortuaires avec Louise. Ça devrait pas être difficile.

Sachenka regardait obstinément sur le côté.

Phileas ouvrit un coffre et se déplaça, leur laissant la place, pour aller déverrouiller la porte qui donnait sur l’extérieur. Le coffre était rempli d’outils. Nemo en sortit un rouleau de corde et des toiles pliées qu’elle donna à Sachenka, et prit elle-même une pelle en bois. Daniel les attendait sur le pas de la porte, une lanterne à la main, le volet fermé de moitié. Il faisait nuit, et la lumière jaunâtre éclairait à peine un début de sentier qui partait se noyer dans l’obsurité du cimetière.

Elles cheminèrent entre les stèles, jusqu’à l’emplacement où Alexander Williams avait été enseveli la veille. Malgré l’apparente impraticabilité du lieu, les enterrements étaient pensés pour le trafic de Phileas, et Nemo et Daniel statuèrent rapidement sur l’endroit où il faudrait creuser. Sachenka restait en périphérie, les bras chargés de toile et de corde, ne sachant qu’en faire. Elle était mal à l’aise, se sentait encombrante – maladroite – et surtout : de trop. On n’a pas besoin d’être trois, se rappelait-elle. Nemo et Daniel n’avaient effectivement pas besoin d’être trois. Elles n’avaient pas envie d’être trois.

– Sachenka ?

Elle sursauta. Elle s’était perdue dans ses pensées, et se sentit instantanément plus coupable. Nemo lui souriait, cependant, d’un air qui se voulait réconfortant.

– Déplie les toiles et installe-les là, dit-elle en indiquant une zone à quelques mètres de la tête de cercueil. Il faut qu’on ait l’espace de faire passer le corps.

Sachenka s’exécuta en silence. Lorsque ce fut fait, elle recula pour laisser Nemo creuser. Elle resta gauchement debout à côté de Daniel. Le silence grossissait, et Sachenka s’en sentait bousculée, de plus en plus gênée, comme s’il prenait place dans sa gorge, dans sa bouche. Il n’y avait pas d’autre bruit que la terre qui retombait sur les toiles.

Enfin, la tête de Nemo surgit du trou. Le rire de Daniel fit fuir le silence, et Nemo sortit prestement pour lui coller sa main pleine de terre sur le visage. Ignorant son cri de protestation, elle lui fourra la pelle dans les mains, et bon gré mal gré il descendit dans le trou et se mit à l’œuvre. Sachenka vint plus proche de Nemo. Elle brûlait de lui demander ce qu’elle faisait là, réellement – si elle voulait qu’elle parte ? – mais elle ne dit rien.

– Ça va aller, dans le tunnel ? demanda Nemo.

– Oui, répondit Sachenka. J’ai l’habitude.

– Oh ?

Elle n’eut pas le temps de développer, car Daniel sortait déjà. Il déposa la pelle et déroula la corde, que Nemo donna à Sachenka. Elle lui tendit également une toile et la lanterne.

– Tu vas descendre dans le trou pour ouvrir le cercueil. Prends l’extrémité de la corde… Je garde l’autre. Il s’ouvre facilement, il suffit que tu dévisses un peu les clous, ils sont lâches, et que tu tires sur la planche. Ensuite : tu étends cette toile par terre – tu peux marcher dessus – tu tires le corps, en entier, tu fermes la toile autour et t’enroules tout dans la corde. On commencera à hisser quand tu seras remontée. Tu te rappelles de tout ?

Sachenka hocha la tête.

– Ça ira ?

– Oui.

Elle se glissa dans le trou. Elle opéra rapidement, concentrée sur sa tâche. Les sons du dessus étaient étouffés dès lors que sa tête était sous la surface, et ce silence, qui calfeutrait le bruit des ses propres gestes, sa respiration, et le battement de son cœur dans sa poitrine, était apaisant.

Lorsqu’elle fut sortie, Daniel et Nemo halèrent ensemble le corps, avec précaution. Elles rangèrent les toiles, rebouchèrent le trou, et Sachenka fut chargée des outils et de la lanterne tandis que les deux autres prenaient le corps. Phileas avait laissé la porte entrouverte ; elles déposèrent leur chargement sur le plan de travail du laboratoire. Il n’était pas encore vingt-trois heures.

– Sachenka, tu restes avec moi pour nettoyer le corps, dit le médecin. Vous deux, restez pas dans mes pattes. Revenez dans une heure et demi.

Nemo et Daniel acquiescèrent et sortirent.

Phileas se tourna vers Sachenka. Elle se tenait droite, la tête toujours baissée, et ses mains, maculées de terre, étaient croisées dans son dos. Il poussa un soupir et s’accroupit. Même ainsi, il la dépassait encore de deux bonnes têtes.

– T’as peur de moi.

Ce n’était pas une question. Elle dissimulait son regard sous ses cheveux blonds, qui tombaient en rideau sur ses yeux. Elle se prit à regretter que les deux autres soient parties.

– Pourquoi ?

Il s’efforçait de parler doucement, mais ça ne marchait pas très bien. Elle garda le silence.

Il se bousculait dans sa tête beaucoup de pensées – elle ignorait pourquoi elle était si intimidée face à Phileas. Ce n’était pas ses accès de colère, ni ses grognements constants, ce n’était pas réellement de la peur. Il était si différent, de toutes les façons possibles.

– Vous êtes grand, murmura-t-elle finalement. Vous êtes très savant. Et vous…

Elle ne termina pas sa phrase. A la place, elle leva les yeux vers lui, le fixant à travers ses cheveux. Elle n’osait pas finir, mais il comprit sans qu’elle n’eut besoin de compléter.

– C’est une maladie, dit-il.

Il la força à soutenir son regard.

– C’est aussi pour ça que je suis grand.

Elle ingurgita ses propres excuses. Cela lui semblait déplacé, maintenant – tout ce qu’elle aurait pu dire lui semblait déplacé.

– Y a pas grand-chose de plus à en dire, dit le médecin d’un ton neutre. Tu t’habitueras. Viens m’aider.

Elle sursauta. Elle obéit en silence, incapable de déterminer s’il était indifférent ou contenait une quelconque forme de colère. Une fois qu’elles eurent terminé, il la renvoya dans la nef où attendaient Nemo et Daniel.

Il était presque minuit ; le poêle était éteint, et elles s’étaient enroulées dans ce qu’elles avaient pu trouver. Elles parlaient bas pour ne pas réveiller Cassandre. Sachenka les rejoignit à pas silencieux.

– Tu veux de la couverture ? murmura Nemo lorsqu’elle s’assit près d’elles.

Sachenka hésita. Il faisait froid, et elle était peu habillée. Elle hocha timidement la tête, et fut reconnaissante lorsque Nemo glissa une épaisseur de couverture entre elles, de façon à ce qu’elles ne se touchent pas. Daniel était face aux filles, et s’était interrompu lorsque la porte du laboratoire s’était ouverte.

– Nemo dit que tu as l’habitude des tunnels ?

C’était la première fois qu’il lui adressait la parole. Sachenka acquiesça, sans le regarder.

– J’ai dormi là-bas, des fois.

– Moi aussi, dit Daniel, quand j’étais chez mon père. Y a longtemps.

– Au fait, dit soudain Nemo. Tu as revu ton père ?

Elle s’adressait à Sachenka, et celle-ci secoua la tête. Il y eut un court silence, inconfortable.

– Et t’as eu des rats ? reprit Daniel comme si de rien n’était. Ils sont plus dans les égouts, mais je crois qu’ils préfèrent les tunnels, il fait plus chaud.

Sachenka esquissa un sourire.

– Oui…

Mais avant qu’elle n’ait le temps de développer, Phileas passa la tête par la porte du laboratoire et leur fit signe de venir. Elles entassèrent leurs couvertures et se mirent debout.

Le cadavre était soigneusement enveloppé dans un drap, et de courts brancards y étaient conjointement ficelés.

– Vous connaissez la route, dit Phileas. Nemo, Daniel, vous reconnaîtrez le client – c’est un chirurgien de la cité, celui qui a récupéré la fille Hamilton.

Nemo confondait les visages, mais Daniel hocha la tête.

– Je vais dormir. Rentrez comme vous voulez. Je donne votre salaire à Nemo demain matin, vous vous débrouillez. Questions ?

– Ça va.

Il leur ouvrit la porte. Nemo et Sachenka prirent chacune une extrémité de la civière, et Daniel ouvrit la route avec la lanterne. Au fond du cimetière, il dégagea une plaque qui ouvrait sur un tunnel vertical, dont une paroi était plantée d’échelons métalliques. Sachenka ne put s’empêcher d’admirer la façon dont tout était rodé – tout était fait pour leur faciliter le travail, et il ne faisait nul doute que c’était l’ombre géante de Phileas qui avait tout supervisé.

Daniel descendit le premier. Sachenka l’imita, et, suivant ses indications depuis le fond, elle s’arrêta à mi-chemin de l’échelle pour recevoir la civière que Nemo faisait basculer depuis la surface. Elle accusa le poids, repositionna ses bras, et la fit glisser doucement jusqu’à Daniel, qui réceptionna le corps et le posa à plat sur le sol. Nemo repositionna la plaque, et les deux filles descendirent dans le tunnel.

Le noir était total, excepté le halo de la lampe à volet que tenait Daniel. La lumière lui donnait un teint cireux, et malgré cela il était beau, et Sachenka refoula cette pensée immédiatement. Beau ? Que lui importait qu’il soit beau ? Il avait des traits doux et pourtant ses yeux y brillaient durement. Il s’était déjà tourné pour prendre la tête.

Il les guida avec assurance dans le réseau de souterrains, semé de petits objets et de marques à la craie. Leur trajet le plus fréquent, celui qui menait au carrefour du trafic de cadavres, était aussi le plus usité ; à force, c’était devenu le plus praticable. Elles eurent à peine à se contorsionner sur certains passages, et ne pataugèrent à aucun moment. Sachenka ne lâcha pas un mot. Elle était en queue du trio, concentrée sur la tâche de tenir les brancards de la façon la plus stable possible, et de chasser les pensées qui lui tournaient autour. A mi-chemin, Daniel échangea sa place avec Nemo.

Elles atteignirent enfin une large sortie, pourvue également d’une échelle et de deux cordes pendantes. Nemo grimpa jusqu’en haut. Une faible lumière pénétra dans le tunnel lorsqu’elle écarta la plaque. En bas, Daniel attacha solidement les cordes aux brancards, prenant soin de placer le corps debout ; d’un mouvement de lampe, il indiqua à Nemo que le cadavre était prêt. Elle commença à le hisser. Il grimpa à sa suite, veillant à ce que les brancards ne heurtent pas trop violemment les échelons. Sachenka fermait la marche.

Elles émergèrent dans une sorte de large placard au sol de terre battue, éclairé par une rangée de bougies, dont la seule autre ouverture était une porte par laquelle passait un rai de lumière jaune. Elles basculèrent leur chargement à la surface et fermèrent la trappe. Daniel ouvrit la porte, et les filles chargèrent la civière dans la salle attenante.

C’était une pièce oblongue, seulement meublée de bancs. L’un d’eux était déjà occupé par un cadavre, sous la surveillance d’un homme assis près de lui. Les autres hommes présents étaient vraisemblablement des clients et leurs aides, qui attendaient de récupérer une livraison. On entendait un bruit étouffé de beuglements, de verres et de conversations animées ; mais les deux autres portes étaient fermées.

Sachenka resta en retrait, soudain intimidée par la présence d’inconnus. Elle regarda Nemo et Daniel poser la civière sur un banc inoccupé, puis le garçon se diriger vers un homme qui les avait regardées entrer avec intérêt. Ils échangèrent quelques mots, puis il le ramena jusqu’au corps. Le chirurgien était typiquement vêtu comme les hommes de la cité lorsque, par aventure, ils passaient de l’autre côté du fleuve.

Il vérifia le visage, puis, satisfait, il remercia Daniel, ignorant les deux filles. Il fit un signe aux hommes qui l’accompagnaient, qui vinrent charger la civière.

Nemo, Daniel et Sachenka s’étaient déjà éclipsées.

 

Elles contournèrent le pub. Nemo souffla sur la lanterne et ferma le volet. Sachenka se retourna pour regarder l’endroit d’où elles sortaient. C’était un bâtiment de taille moyenne, fatigué, peu différent des autres pubs qui pullulaient des deux côtés du fleuve, si ce n’était une incongrue statue de chérubin érigée à l’entrée.

– C’est le lieu principal d’échange, commenta Nemo. On est tout à droite du quartier, et derrière, y a le fleuve. C’est pratique pour tout le monde. Et le patron est… conciliant ?

– Payé pour l’être, compléta Daniel.

– Vous allez toujours ici ?

– Des fois, le client veut qu’on livre directement chez lui.

– Les médecins surtout. Ils aiment pas prendre le risque qu’on les surprenne.

– Mais Phileas aime pas…

Il était assez tard pour que la plupart des réverbères soient éteints. Les nuages masquaient la lune, mais ils étaient comme laiteux, et une lumière blafarde régnait dans la rue.

Elles rentrèrent à pas lents. Sachenka, timidement, se détendait, bien qu’en elle-même elle résistait au flot de paroles qui cherchait à franchir sa bouche. Elle se laissa aller à poser des questions ; Nemo et Daniel lui répondirent du mieux qu’elles purent, du haut de leurs connaissances éparses et de leurs suppositions. Sachenka, qui gardait les yeux baissés, jeta un coup d’œil sur Daniel. Elle se reprit aussitôt, les joues brûlantes. Il n’avait rien remarqué, et il parlait, de la façon énergique et immédiatement enthousiaste qui semblait être la sienne. Nemo souriait, et ne regardait nulle part en particulier.

 

Lorsqu’elles atteignirent enfin l’église, elles laissèrent Sachenka entrer la première. Celle-ci s’exécuta, une soudaine amertume dans le ventre, tout son sentiment d’inadéquation revenu en bloc. On n’a pas besoin d’être trois. Il y avait un secret, et on l’avait forcée à s’y introduire, à prendre une place qui n’existait pas. Elle s’en voulut de s’être sentie bien. Évidemment, elle était de trop – elle était toujours de trop.

Elle s’enroula dans sa couche, les mains crispées sur la couverture. Cassandre dormait paisiblement à côté. Ses yeux se posèrent sur la couche de Nemo, vide.

Elle ferma les yeux lorsqu’elle entendit la porte de l’église s’ouvrir et se refermer discrètement, et lorsque Nemo atteignit l’étage, elle faisait déjà semblant de dormir.

 

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