Chapitre 16 : Le corps glacé

 

Informations:

Une liste des trigger warnings est disponible ici.

Le pluriel neutre est féminin.

 

< Chapitre 15 : Une tempête, le silence

 

Les feuilles gisaient sur la table, couvertes de ratures plus que de mots. La fenêtre était un trou de nuit ouvert sur la brume de La Chapellerie. Daniel était blotti dans son lit, à côté de Nemo qui lui caressait les cheveux. Il était nerveux ; depuis plusieurs jours, des cauchemars troublaient son sommeil, et il ne se reposait pas. Ni l’une ni l’autre n’avait encore mentionné la maladie. Elles y pensaient comme en périphérie, de loin, sans que leurs idées ne se croisent, parce qu’elles ne voulaient pas le formuler.

Nemo avait raconté l’attaque des voix. Elle s’était agacée, butant sur les mots et sur les émotions qu’elle voulait exprimer, si fortes, sur l’instant, et si insaisissables dans le récit. Daniel ne disait pas un mot, et c’était d’autant plus frustrant.

Mais lorsqu’elle mentionna le visage de Morphée, il se retourna, soudain.

– Qu’est-ce qu’il y a ?

– Tu dis qu’il prend le visage de la personne la plus chère à celle qui le regarde ?

– Oui. Je crois que c’est ça.

Il s’était désormais tout à fait redressé, dos au mur.

– Et toi, qui est-ce que tu vois ?

Nemo garda le silence. Elle regardait le visage de Daniel, qui était tendu par la fatigue, par l’inquiétude, l’attente. Elle ne savait pas pourquoi elle ne lui en avait pas parlé plus tôt. Une réserve, une crainte très vague, si vague qu’elle ne se l’était même pas formulée à elle-même.

– Toi.

Un tremblement furtif agita ses mains – qu’il dissimula aussitôt. Nemo sut que, sous le tissu, il serrait les poings, à s’enfoncer les ongles dans la paume. Il y enfermait émotions et paroles. Elle l’avait déjà vu faire. Elle se pencha vers lui et tendit la main vers sa joue. Il la laissa faire, mais elle n’osa pas toucher son visage. Elle écarta les couvertures pour dégager ses mains crispées. Avec beaucoup de douceur, elle déplia ses doigts, un par un, jusqu’à y glisser sa propre main.

– Sachenka m’a dit qu’elle venait te voir demain, dit-elle doucement, après un long silence.

– Oh… Je… Oui, répondit-il, pris au dépourvu. Elle te parle de ça ?

– Elle m’a juste demandé si ça me dérangeait.

Il eut un sourire, un sourire un peu triste.

– J’ai dit non, évidemment.

Un très long moment s’écoula.

– Moi aussi j’aimerais bien.

– Tu aimerais quoi ?

– La prendre dans mes bras. Et… tenir sa main. J’aimerais bien tenir sa main.

Daniel resta silencieux. Nemo était perdue dans ses pensées. Elle pensait à Sachenka, fuyante, à ses mains qui étaient très blanches et très petites et à son visage lorsqu’elle dormait.

Il se mit debout.

– On sort ?

Elle acquiesça, et elles furent bientôt dans la rue. Il avait fait exceptionnellement beau ce jour-là, et le vent avait chassé la majorité des nuages, si bien qu’on voyait la lune et que même la puanteur du fleuve s’était provisoirement déplacée sur l’autre rive.

Elles s’enfoncèrent dans les rues de La Chapellerie. Leurs mains s’étaient nouée l’une à l’autre. Depuis Morphée, depuis Sachenka, elles passaient peu de temps toutes les deux, uniquement toutes les deux, dehors. Il leur semblait qu’elles n’avaient pas pris l’air depuis bien longtemps.

Nemo se retourna, et le prit contre elle. Elles restèrent ainsi, longtemps, écoutant le souffle très proche de l’autre et la rencontre de leurs cœurs.

Lorsqu’elles rentrèrent, elles se couchèrent sans un mot, leurs mains, seulement, étroitement enlacées.

 

Dans la nuit, Nemo fut tirée du sommeil par des gémissements. Daniel grimaçait et haletait, et lorsqu’elle réussit enfin à le réveiller, il resta mutique. Il s’agrippa à elle, agité de spasmes, légers, jusqu’à ce que l’épuisement fauche sa parole et qu’il s’écroule, les doigts déliés, la respiration encore, par instants, saccadée.

 

 

Il lui avait appris, soigneusement, à retenir le nom de chaque patient, chaque patiente qui passait la porte du cabinet.

Phileas n’avait pas chargé Sachenka de tâches trop pointues : elle accueillait, nettoyait, rangeait, elle prenait des notes et lui donnait les outils dont il avait besoin. Sans qu’elle ne s’en rende compte, elle facilitait considérablement son travail, et le nombre de personnes qu’il traitait en une après-midi avait augmenté. Elle s’était rapidement habituée au silence du médecin qu’il coupait d’ordres secs. Il lui faisait moins peur, mais elle était toujours très impressionnée, et elle laissait parfois traîner son regard sur les manuscrits qu’elle était incapable de lire, et sur tous les ingrédients dont elle n’avait jamais entendu parler.

Une fois par semaine, elle s’occupait du cimetière. C’était ce qu’elle préférait. Dans la solitude des stèles, elle balayait les gravats et replaçait les bouquets de fleurs, longeait du doigt les inscriptions et retirait les mauvaises herbes. Les chats s’étaient habitués à elle, et il était rare que l’un d’eux ne vienne pas l’accompagner. Elle trouvait dans ces après-midis-là le calme et surtout la solitude que l’église ne lui permettait pas. Elle sortait très peu. La rue ne l’intéressait pas, les quais non plus. Elle s’asseyait sur les tombes, et restait là longtemps à penser, regardant le ciel, les bâtiments qui se dressaient derrière elle, et la haute silhouette de l’église qui était devenue sa maison.

 

Elle n’osa pas dire à Phileas qu’elle allait dormir chez Daniel. Lorsqu’il lui fit remarquer sa nervosité, elle prétexta la fatigue. Il ne pouvait pas lui interdire d’y aller, mais elle était assez incertaine elle-même pour qu’un reproche, ou une inquiétude de sa part fasse mouche.

Enfin, elle prit le chemin de la pension, le cœur battant, le corps glacé.

 

Elle sentit les fantômes l’accoster dès qu’elle eut franchi la porte. Les odeurs féminines furetaient autour d’elle comme une troupe de chats curieux, examinant la nouvelle venue, choisissant son droit d’entrer. Daniel les écarta d’un geste et, prise dans le mouvement, elle s’assit, mais timidement, sur la bordure du lit défait.

Il lui sourit, le visage pâle et les traits fatigués. La fenêtre laissait passer le soir naissant à travers les carreaux sales. Elle était étroitement calée dans un rehaussement du toit, et ne comportait ni rideaux ni volets. Le seul vis-à-vis était la grisaille du ciel et, parfois, les rares étoiles rescapées des nuages.

Sachenka se tenait raide ; elle sentait en cet instant son corps comme une chose encombrante dont on ne sait que faire, et sa peau était si sensible qu’elle lui était insupportable. Elle désirait extrêmement Daniel qui s’était assis près d’elle, près d’elle mais sans la toucher, et qui gardait ses mains sur ses genoux. Mais elle le désirait comme une abstraction ; comme quelque chose qu’elle ignorait ; confusément elle ne voulait pas qu’il la touche, et pourtant elle ne fit rien lorsque, en silence, il glissa sa main dans la sienne, rien lorsqu’il la fit doucement basculer sur le dos, et rien lorsque ses baisers commencèrent à fleurir sur sa gorge, oubliant sur leur passage un chemin de sensations fantômes.

Dans l’étreinte, Sachenka laissa son corps derrière elle.

Un déferlement d’émotions la percutait coup par coup. Elle était incapable de les endiguer, elle sentait son souffle accélérer et ses seins durcir et sa peau s’électriser ; mais tout était localisé, son corps ne communiquait pas, c’était comme si des zones s’éveillaient, gonflaient et retombaient, sans relâche. Elle était immobile si ce n’était l’ondulation mécanique de son corps et ses mains hagardes qui se guidaient seules. Même lorsque son sexe commença à iriser son désir, elle ignorait encore si elle le voulait vraiment, si elle n’aurait pas préféré que la fraîcheur des draps soudain vienne remplacer les gestes avides de Daniel.

Il la déshabilla rapidement, les gestes lourds, dérapant parfois et il se reprenait immédiatement, les mains nerveuses. Mais au moment où, crochetant ses doigts au tissu, il voulut la dénuder complètement, elle posa d’un coup ses mains sur ses poignets. S’il comprit le message, il l’ignora. Sachenka serra les jambes et s’empara des mains profanes avec une force qu’elle ne se connaissait pas. Une peur panique l’envahissait. De ses cuisses devenues deux blocs de pierre, elle lui interdisait désespérément l’entrée de son corps. C’était non. Non. Non.

Éperdue de panique, elle sentit la main ennemie se retirer dans une caresse, et des lèvres soudain se sceller aux siennes. Elle s’agrippa à ce baiser, et le cherchait encore lorsque la bouche de Daniel descendit s’égarer dans son cou, léchant avec tendresse les blessures qu’il y avait laissées. Elle crispa ses deux mains sur lui lorsque, sans rompre le contact, il vint frôler de ses lèvres le sein tendu. Il frotta sa joue contre le galbe rond de la poitrine offerte et l’embrassa profondément. Des frissons venaient secouer spasmodiquement la hanche de Sachenka, mais ils lui semblaient déconnectés de ses émotions – son corps seulement, mais dans sa tête, elle trébuchait, elle se cognait. Le froid retomba comme un voile sur son sein lorsque la bouche de Daniel en descendit doucement. Son ventre, semblable à la houle, semblait fuir de lui-même le contact brûlant ; enfin, plus il descendait, plus Sachenka agrippait avec force ses cheveux en désordre. Son bas-ventre irradiait, répandant dans tout son corps des ondes de plaisir et de chaleur.

Elle fut incapable de résister lorsque, dans la continuité de son mouvement, il dégagea comme naturellement ses mains de ses seins pour écarter la dernière frontière de tissu. Lorsque sa bouche s’aventura entre ses lèvres, elle crut défaillir ; elle ignorait tout de ce qu’il était en train de se passer ; elle ignorait tout des sensations qui fusaient de son sexe et nimbaient soudain son cœur d’une corolle électrique, écorchant la gorge de leur passage rapide, et jaillissant par sa bouche éplorée qui ne maîtrisait plus ses cris. Ses mains griffaient le drap avec désespoir, empoignant les plis qui venaient rafraîchir sa paume. Dans sa cuisse un long nerf s’éveillait sporadiquement, faisant vibrer la chair, et son corps se retenait lui-même de cambrer, de peur de ruer dans la tête de celui auquel il était tout entier suspendu. Elle claquait des dents, les yeux fermés, comme pour rattraper les gémissements qui s’en échappaient. Ses jambes à plat sur le lit se contractaient avec force, empoignant le plaisir qui rôdait entre ses hanches pour le propulser vers le haut, toujours plus haut. Enfin, les muscles prêts à claquer, elle s’empara de la vague qui venait de naître entre ses cuisses ; et la portant, la portant, la tenant, enfonçant ses ongles dans le lit, ouvrant sa bouche à l’en briser et secouée de spasmes, elle emporta le plaisir de tout son corps jusqu’à ce qu’il éclate en explosion de chaleur, onde voluptueuse qui investit brutalement le moindre de ses membres, enflamma son cerveau et brisa net la tension de ses jambes.

– Stop.

Voix rauque. Daniel releva la tête d’entre ses cuisses, obéissant à l’intonation plus qu’à l’ordre lui-même. Elle se replia, les jambes collées contre sa poitrine, dissimulant son sexe et ses seins. Il la regarda, l’air hébété.

– Ça va ?

Elle ne répondit pas. Elle le fixait seulement, le visage très pâle, ses cheveux blonds en désordre sur ses épaules. Il était presque aussi blanc qu’elle ; ses beaux yeux brillaient de fatigue, peut-être de fièvre. Il s’était laissé retomber contre le mur, l’air un peu perdu, et ne disait rien. Sachenka luttait contre la sensation grandissante dans son corps, qui rendait sa peau douloureuse et tordait sa gorge avec une vague envie de vomir. Elle se sentait volée, et coupable déjà de ce ressentiment alors que le plaisir qu’il avait travaillé en elle l’avait si bien emportée ; après tout, est-ce qu’elle n’était pas venue ? Est-ce qu’elle ne s’était pas laissée faire ?

(trancher ses seins et lacérer son visage)

Est-ce qu’elle n’avait pas joui ?

(que ce qui, chez elle, l’attirait invraisemblablement – soit défiguré pour toujours)

Elle voulait vomir, elle ignorait que penser et quoi lui dire, à Daniel qui continuait à la regarder et qui ne réalisait rien de la tempête dans son corps dissimulé.

 

Chapitre 17 : La déclamation >