Chapitre 18 : Dans le tunnel

 

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Une liste des trigger warnings est disponible ici.

Le pluriel neutre est féminin.

 

< Chapitre 17 : La déclamation

 

Entre les parois du tunnel, la tension se faisait asphyxiante.

Deux nuits étaient passées depuis la déclamation. Daniel et Sachenka rampaient au coude à coude devant Nemo. Il était manifeste que Sachenka était mal à l’aise, et se faisait violence pour maintenir la proximité constante à laquelle le tunnel l’obligeait. Elle progressait en saccades, s’arrêtant fréquemment pour le laisser passer, puis retournant à ses côtés, gauchement. Tout en se déplaçant, elle faisait des embardées qui ne faisaient que compliquer leurs mouvements. Elles avaient, pourtant, déjà accompli tout le premier trajet ; elles étaient allées si loin de l’autre côté du fleuve qu’elles avaient estimé plus prudent de rejoindre La Chapellerie par les souterrains. Cette route ne leur était pas familière, et elles n’avaient dû qu’à l’habitude de Daniel de ne pas se perdre en promenant le corps.

Nemo les regardait avec inquiétude. Daniel, plus épuisé que jamais, éreinté déjà par le premier trajet, était de plus en plus agacé par la gêne de Sachenka. Nemo avait, à plusieurs reprises, proposé d’échanger leurs places. Ni l’une ni l’autre ne lui avait répondu.

Sachenka fit un énième écart, et Daniel, brusquement, se retourna sur elle. L’espace était si étroit que ce mouvement suffit à la plaquer contre le mur. Il la saisit par les épaules.

– Ça suffit, gronda-t-il.

– Lâche-moi…

Il la secoua violemment. Nemo était pétrifiée. Sachenka se démenait entre ses mains, se contorsionnant désespérément pour échapper à sa prise.

– Tu te déplaces normalement maintenant, ou tu recules, mais tu restes pas dans mes pattes, t’as compris ?

Une expression si atroce tordit le visage de Sachenka que, brutalement, Daniel ouvrit les mains. Elle s’effondra sur le sol. Il y eut un moment d’immobilité, surréelle, alors que Nemo contemplait la scène horrifiée, et que Daniel fixait Sachenka, qui ne regardait personne.

Le visage fermé, il se détourna, et s’éloigna vers l’avant du tunnel. Nemo s’approcha de Sachenka, mais celle-ci releva la tête et, sans la regarder, se dépêcha pour reprendre sa place auprès de Daniel. Elle se colla au mur, la tête baissée.

Nemo ne comprit pas.

 

 

Elles rôdent. Il n’a pas eu le courage de descendre. Elles ne sont pas distinctes, cependant, elles se sont regroupées (c’est étrange) elles conciliabulent, et il n’est pas capable, non, de tendre l’oreille…

 

 

Elle les sentit monter. Comme une vibration. Imperceptible d’abord, quelque chose dans les parois incurvées du tunnel, ce n’était pas ce qu’elle connaissait et ce fut la raison pour laquelle sa concentration glissa dessus. Elle était si obnubilée par Daniel et Sachenka, et si loin d’imaginer ce que cela pouvait être – elle était tant ailleurs que même la question tremblante de Sachenka – Ce bruit ? Ce bruit c’est quoi ? Il y a un bruit, non ? – ne lui fit pas faire le lien. Il fallut qu’un éclat incongru attire son attention, un reflet, au coin de son regard, quelque chose qui la précédait déjà, pour qu’en un éclair la mémoire lui revienne et qu’elle se fige. Brutalement.

– Faut sortir.

– Quoi ?

Daniel lui avait répondu sans s’arrêter. Elle voulut se répéter – elle cherchait, désespérément, quelque chose pour les avertir, même un mensonge, quelque chose qui leur ferait assez peur pour qu’elles l’écoutent, elle n’avait pas le temps de se perdre en explications – elle voulut se répéter mais le cri de Sachenka lui coupa la parole. Elle s’était jetée contre le mur du tunnel et s’en était retirée derechef, et elle avait redressé la tête, tendue, au moment où elle avait crié, un cri bref. Nemo les sentit à ce moment-là, ça lui tomba dessus soudain – un frémissement, quelque chose, un son qui était monté, elle ne s’en était pas rendu compte – comment avait-elle pu ne pas l’entendre ?

Un frisson de terreur la parcourut. Daniel avait fait deux mètres de plus déjà.

– Partez !

Il se retourna vers elle, un air d’étonnement sur le visage, un air de – quoi ? Elle leur disait de partir – où ? partir pourquoi ?

Mais le cri, le second cri de Sachenka, un cri de pur effroi, couvrit les appels désespérés de Nemo et il se retourna. Il ne vit pas ce qu’elle voyait, mais il entendit d’un coup ruer dans le tunnel, comme si le vent s’était mis à souffler, les voix, les innombrables voix, qui soudain surgissaient et il se sentit assourdi par ce son, ce murmure, il entendait Nemo loin de lui qui criait Partez ! Nemo qui criait loin de lui déjà loin comment était-ce possible elle n’était qu’à un mètre derrière lui –

 

 

Il le sent –

N’importe comment il le sent.

Il a senti la fuite brusque, l’air expiré, il les a senti partir et même s’il n’y a pas cru – même s’il n’y croit pas ce n’est pas possible maintenant il est envahi par la terreur qu’elle ressent et la sienne, et bien qu’il ne comprenne pas – comment elles ont pu sortir, comment – bien qu’il ne comprenne pas,

il panique tout à coup parce qu’elle est seule et qu’il n’y est pas.

 

 

Nemo avait, par réflexe, fermé les yeux. Elle ignorait ce que voyaient Sachenka et Daniel et ne voulait pas le savoir. Elle crapahuta à l’aveugle, en avant, jusqu’à buter sur – elle ignora qui jusqu’à ce qu’elle saisisse son poignet et que Sachenka tente violemment de se dégager – jusqu’à buter sur Sachenka et la tirer en arrière, en répétant Partez ! elle le répétait sans réfléchir, juste en espérant qu’elles l’entendent à travers toutes les voix, qu’elles l’entendent qu’elles comprennent et qu’elles partent enfin qu’elles fuient dans le bon sens, on n’était qu’à une heure de route – une heure – elle tirait Sachenka par le poignet, elle entendit dans la cacophonie bruissante Daniel qui rampait vers elles et elle agita la main vers lui, dans l’espoir, peut-être, de le tirer lui aussi, et sa main, soudain, rencontra la sienne – elle tira mais bascula en avant sous son poids – mais il avait compris, il l’avait entendue, probablement, et il la remit d’aplomb immédiatement et attrapa le bras de Sachenka qui se débattait de terreur et elles reculèrent comme ça, mais elles étaient trois de front dans le tunnel et déjà elles étaient trop serrées, et Sachenka se démenait tellement qu’elles finirent par la lâcher chacune et chuter. Nemo s’efforça de se concentrer. Elle plaqua ses mains sur les parois, au hasard, mais rien ne réagissait, tout était différent. Les murmures tempêtaient tout autour d’elle, raclaient contre les murs, sifflaient dans le goulot du tunnel, si proches qu’elle n’entendait plus les cris de Daniel, ni les glapissements de Sachenka.

 

 

Morphée se rend compte du silence. Étrange.

Du silence et – au milieu…

Immédiatement, il se blottit dans un angle, ferme les yeux. Il essaie, il respire, lentement, pour se calmer, pour apaiser sa peur. Il se concentre – c’est trop dur – il se concentre sur ce qu’elles disent – ce qu’elles lui murmurent d’habitude – pour gagner leur source. Il tremble mais c’est pour elle, il faut – il faut –

 

 

Daniel et Sachenka s’étaient reculées. Sachenka était plaquée contre une paroi, Daniel, un peu plus en avant, avait le regard rivé sur Nemo, mais il n’osait pas s’approcher. Elle avait les mains enfoncées dans la terre, crispées. Yeux fermés. Une grimace, la bouche tordue. La terre autour d’elle avait blanchi. Les voix qu’il entendait se faisaient maintenant saccadées, comme si le souffle qui les produisait avait des ratés, s’avalait. Nemo tremblait, non, vibrait, elle tremblait tellement fort et elle suait abondamment, et les voix, extraordinairement, refluaient.

Une vision, tout au fond du tunnel, se brouilla, puis s’estompa. Nemo aussi entendait – elle sentait, plus qu’elle n’entendait, le souffle s’affaiblir, les voix se bousculer, et elle ne comprit pas immédiatement – elle était si concentrée sur elle-même, sur : ne pas lâcher, garder la force comme une corde tendue – si concentrée qu’elle ne sentit pas tout de suite la succion qui aspirait les voix, comme un appel d’air vers lequel elle les repoussait. Elles se rétractaient en pagaille, reculaient, heurtaient les murs, et elles s’éteignaient, petit à petit, et Nemo sut qu’elle n’était pas toute seule, que quelque chose – quelque chose les rappelait – saisies et tirées en arrière – et Nemo comprit, soudain, comme une évidence, parce qu’elle se rappelait, parce que, forcément –

Morphée.

 

Elle perdit connaissance.

 

 

Il expire en tremblant.

Il est extrêmement tendu. Les murs, autour de lui, sont immobiles. Les papillons retiennent le battement de leurs ailes. Il sent refouler le murmure terrible qui accompagne sa solitude, il regrette, un instant ; il sent les voix qui se rétractent, sifflantes, mécontentes. Elles rampent, elles remontent. Il garde les yeux fermés. Il ne voit rien mais il entend – le murmure, et ses propres hurlements, sa voix détruite, il entend toute sa terreur, la sienne, et la rage, la colère, aveugles – il s’entend frapper contre les murs, se faire mal – et puis : Nous ne t’oublions pas. – la promesse répétée à n’en plus finir, alors que, alors qu’il voudrait leur répondre : Mais ce n’était pas moi – rappelez-vous, ce n’était pas moi… Mais ce n’est pas de ça qu’elles parlent ; elles sont plus nombreuses maintenant ; elles ont gonflé, les voix, au cours des années, elles étaient discrètes presque – calmes – au début. Nous ne t’oublions pas.

Et il voudrait répondre aussi : Moi non plus – moi non plus je ne vous oublie pas – chacune de vous – je me rappelle et c’est vrai qu’il n’est plus capable d’oublier, Morphée, parce que sa mémoire n’est plus qu’une longue douleur inscrite dans son corps. Parce que sa mémoire n’est plus une force fluide, mais une masse pesante, parce qu’il vit dans ses souvenirs, parce qu’il est enfermé dans sa tête. C’est vrai qu’il se rappelle de tout. Absolument tout.

Un par un, les visages.

Un par un, les fantômes.

 

 

Elles avaient trouvé une sortie. Daniel était parti en reconnaissance, et il s’était avéré qu’il y avait une issue assez proche pour qu’elles l’atteignent en une demi-heure, tractant Nemo comme elles pouvaient. Elle s’était éveillée, vaguement, lorsqu’elles l’avaient hissée sur les pavés – elle était restée consciente le temps de reconnaître où elles étaient – et sa tête était retombée. Daniel l’avait prise sur son dos. Sachenka le suivait, en retrait. Elles étaient rentrées, comme ça, sans un mot.

 

Chapitre 19 : Les gants >