Chapitre 19 : Les gants

 

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Une liste des trigger warnings est disponible ici.

Le pluriel neutre est féminin.

 

< Chapitre 18 : Dans le tunnel

 

Nemo était toujours inconsciente. Daniel l’avait déposée sur une couverture, et avait posé sa tête, délicatement, sur des tissus. Elle gémissait et son front était chaud. Il était parti chercher Phileas en urgence, qui après avoir vérifié qu’elle n’avait rien de grave, il était allé réveiller Inigo. Celui-ci était assis en tailleur près de la tête de Nemo. Daniel était retourné se mettre à genoux auprès d’elle, tenant une main dans les siennes. Louise était montée réveiller Cassandre. Sachenka, elle, n’avait pas bougé.

Daniel prit sur lui de raconter ce qu’il s’était passé. Phileas était extrêmement attentif. Mais le récit du jeune homme était vague ; il se rappelait surtout des voix, et de la terreur qui l’avait saisi face à cette manifestation surnaturelle. Il dit que Nemo leur avait répété de partir, plusieurs fois. Il raconta qu’elle était tombée à genoux tandis qu’elles se tenaient en arrière, impuissantes, qu’elle avait enfoncé ses mains dans la terre, et que même à cette distance, on voyait qu’elle tremblait, et il raconta aussi qu’elle avait fermé les yeux ; il dit, mais en hésitant, que la terre avait blanchi autour de ses poings ; et enfin, que simplement, les voix s’étaient reculées. Elles s’étaient rétractées dans le tunnel d’où elles étaient venues. Il n’en savait pas plus. Il gardait, lui, des sensations fragmentaires, noyées dans la panique qu’il avait ressentie à ce moment-là. Et Sachenka ne disait rien ; elle évita son regard lorsqu’il leva les yeux vers elle.

Inigo resta silencieux. Phileas leur posa une série de questions auxquelles elles ne surent pas répondre. Nemo roula sur le côté en gémissant. Daniel, aussitôt, précipita ses mains sous sa tête. Elle ouvrit faiblement les yeux. Inigo s’était penché sur elle. Sachenka piétinait sur place, la tête baissée.

Nemo s’assit lentement.

Elle vit Phileas. Elle vit le padre, attentionné et inquiet. Elle vit Daniel tout près d’elle, et elle lui prit la main. Elle vit Louise et Cassandre, en retrait. Et Sachenka, enfin, qui semblait extrêmement tendue.

Elle les regarda tour à tour.

Dis-leur ce que tu veux. Personne ne peut rien me faire.

 

– Je sais ce que c’était, répondit-elle à la question silencieuse de tous. Mais il faut que… Je dois vous dire quelque chose. Sur le laboratoire.

Elle glissa un regard vers Phileas. Il n’affichait aucune morgue, pas de victoire ; seulement une concentration intense.

Daniel s’était crispé.

– J’ai pas tout raconté.

Et elle parla de Morphée. Mais, dans une dernière réserve, elle ne mentionna pas son nom ; elle resta factuelle, évacua du récit ses sentiments. La main de Daniel était tendue et il était, elle le sentait, sur le point de la retirer. Tout en parlant, elle la serra dans les siennes. Il ne la regardait plus.

Elle raconta sa seconde visite, et l’attaque qu’elles avaient subie, similaire à celle qui avait eu lieu dans le tunnel. Ici, son récit n’était pas beaucoup plus précis que celui de Daniel ; elle ne sut que décrire ce qu’elle avait vu et entendu, la réaction de Morphée et la façon, qu’elle ne comprenait pas elle-même, dont elles avaient fini par repousser les voix. Enfin, elle mentionna sa certitude qu’elle n’avait pas agi seule dans le tunnel.

– Il était pas là, bien sûr, mais il faisait quelque chose. Les voix viennent de chez lui. Y a forcément un rapport, il est peut-être capable d’agir sur elles… Je sais pas.

– Daniel a dit que tu as fermé les yeux.

– Oui… Y a eu des apparitions là-bas, pendant l’attaque. Vous n’avez…. rien vu ?

Elle se tourna alternativement vers Sachenka et Daniel. Celui-ci se mit debout, dégageant sa main de l’étreinte de Nemo.

– Non.

Elle leva un visage implorant vers lui, mais il s’était déjà détourné. Sachenka le suivit. Sans un mot, presque comme si elles n’étaient pas ensemble, elles sortirent de l’église. Nemo les fixa alors qu’elles partaient, bouche bée de choc.

Elle voulut qu’elles partent toutes. Elle ne savait pas si elle voulait le poursuivre ou si elle était trop épuisée, si elle ne voulait pas seulement s’enrouler dans les couvertures, et rester seule, et peut-être, pleurer.

Quatre paires d’yeux étaient encore posées sur elle.

Elle murmura simplement :

– J’ai besoin de vous.

Phileas eut un mouvement de surprise.

– Tu veux pas te reposer ? demanda Cassandre.

– Tu nous en parlera demain, dit doucement Inigo.

Nemo avait les lèvres qui tremblaient.

– Oui.

Elle monta jusqu’à son lit. S’écroula sur les couvertures. La lutte avait drainé toutes ses forces ; elle se sentait beaucoup plus mal qu’à la fin de la première attaque, pourtant plus dure. Elle se blottit dans tout ce qu’elle trouva de chaud, parcourue de frissons, effrayée des courants d’air. Elle craignait que les voix surgissent ici, dans le vent qui sifflait par les meurtrières. Elle s’endormit pourtant quasi-instantanément, pour sombrer dans une torpeur fiévreuse. Emmêlée dans un demi-sommeil, elle sursautait lorsque descendait jusqu’à elle un son proche d’un murmure ; il lui semblait éprouver des présences autour d’elles, ces apparitions éphémères et terrifiantes, et aussi – un sentiment d’absence poignant, quelque chose sur lequel elle ne mettait pas de nom, seulement un vide autour duquel elle tournait, qu’elle ne réussissait pas à saisir.

Elle se réveilla en sursaut et se mit à pleurer. Elle voulait voir Daniel. Elle voulait – elle ne voulait pas qu’il l’abandonne, pas maintenant – pas pour ça. Elle ne le reconnaissait plus lorsqu’il basculait dans cet étrange mode colérique, lui si expansif, explosif trop souvent. Il était froid, silencieux, terriblement lointain. Un nouveau sanglot relança ses pleurs lorsqu’elle se rappela son attitude attentionnée, inquiète, lorsqu’elle s’était éveillée, sa main qui avait accueilli la sienne et l’avait pressée, comme pour lui dire – oui, je suis là, je ne t’abandonne pas – et il était parti.

Elle se remit à pleurer.

 

 

Elle écoula l’après-midi sans réfléchir, le plus vite possible. Elle manqua de s’endormir sur les livres qu’elle lisait, mais la morsure du masque la rappelait régulièrement à la conscience. Elle lisait des contes – elle en lut un grand nombre, pour ne penser à rien d’autre. Dès que Melville Hatter fut couché, elle bondit à l’extérieur. Elle hésita à courir chez Daniel et le prendre dans ses bras, parce qu’il irait mieux, parce que quoi ?

Elle rentra lentement à l’église.

Plus tard, lorsque tout le monde fut parti, elles se réunirent toutes les quatre dans le bureau du padre. Louise ne s’était pas montrée, et Cassandre avait indiqué de ne pas la déranger. Sachenka était absente. Le vide s’était resserré comme un poing autour du cœur de Nemo. Elle fit semblant, pour les autres, de ne pas le remarquer ; pour elle-même, elle repoussait de toutes ses forces le désespoir qui lui venait par vagues.

– Celui qui vit là-bas. Je vous ai pas dit son nom. C’est Morphée.

Phileas fronça les sourcils.

– Comment est-ce que tu en es sûre ? demanda Cassandre.

– Je… peux pas. Mais tout ce que j’ai vu et tout ce que j’ai senti là-bas… Et je le crois. Y a pas de raison qu’il mente.

– Le Morphée de la mythologie grecque ? demanda Phileas.

– J’imagine…

– S’il s’est présenté sous ce nom, c’est probablement que c’était celui que tu étais le plus à même de reconnaître, suggéra Cassandre.

Nemo hocha la tête.

Elle leur raconta, de la façon la plus claire possible, les papillons, les visages, la captivité de Morphée. Elle était terrifiée à l’idée de livrer autant, aussi facilement, d’informations à son sujet ; mais elle se répétait ses propres mots : Personne ne peut rien me faire. Face au regard brillant de Phileas, elle se raccrochait à cette idée, que personne ne pouvait de toute façon pénétrer chez Morphée et que le médecin, tout acharné qu’il soit, ne prendrait jamais le risque s’il n’était pas sûr de réussir. Cependant, elle ignorait l’étendue de ses recherches et elle ne pouvait s’empêcher d’avoir peur. Elle brisa soudain son récit pour se tourner vers lui :

– Je vous dis pas ça pour toi. Je vous dis ça parce que j’ai besoin de vos connaissances, de votre aide, parce que toute seule je suis perdue dans cette histoire. Je ne sais pas ce que c’est que ces voix. Je ne sais pas si tout ça a un rapport avec la maladie, si on peut faire quelques chose. Phileas, je sais pas ce que tu cherches, toi, mais Morphée dit que tu ne peux rien lui faire.

– Nemo…

– Je sais qu’il lui veut quelque chose, gronda-t-elle.

Cassandre regardait furieusement Phileas. Celui-ci, loin d’être gêné, sourit à Nemo, comme s’il était fatigué de ses inepties. Cela termina de la mettre en colère.

– Mais regardez ! Il fait semblant que j’exagère, cria-t-elle. Tu lui veux quoi, à Morphée ?

– Calme-toi, tempéra Inigo.

– Arrête, siffla Cassandre. Tu lui laisses faire trop de choses.

– Je sais.

La réponse du padre jeta un froid. Phileas lui-même, qui gardait le silence, lui jeta un regard surpris. Cassandre semblait étonnée de la facilité avec laquelle son argument avait été reçu. Nemo fixait toujours le médecin, furieuse.

– On ne va pas en parler maintenant.

– Pourquoi pas ?

– Parce que c’est un sujet complexe sur lequel personne n’est d’accord dans cette pièce, parce que tout le monde est actuellement énervé ou train de se mettre en colère, et que ce n’était pas notre sujet d’origine.

Inigo avait tranché d’une voix très calme. Cassandre se renfonça dans son siège.

– Nemo. Phileas, comme moi, comme toi, cherche en priorité à résoudre la question de la maladie. On pense que tu peux nous aider.

– J’ai besoin de vous aussi. J’ai cherché dans la bibliothèque de Hatter, pour comprendre… qui il est. Ce qu’il est. Mais ça suffit pas. C’est toujours les mêmes mythes qui reviennent, et Morphée dedans n’est pas vraiment Morphée.

– Bon.

Cassandre s’était redressée.

– Il t’a parlé de ses pouvoirs ?

– Pas trop. Je sais juste qu’ils sont atrophiés maintenant.

– C’est le dieu des rêves liés aux êtres chers, et des rêves prémonitoires. Il est capable de prendre l’apparence de n’importe quel mortel. Il peut aussi les endormir à son gré.

– Comment les rêves peuvent être prémonitoires ? Ça existe ?

– C’est une question complexe, répondit Inigo.

Tout le monde se tourna vers lui.

– Je ne le connais pas… mais je pense que le fait que Morphée représente à la fois le futur et les êtres chers n’est pas anodin. Le futur n’est rien de tracé, rien de fixe. Les êtres humains sont par essence en mouvement. Grâce aux êtres chers il atteint la représentation des relations, des liens qui sont tissés entre les mortels. Je pense que l’avenir que Morphée peut prévoir est celui qui découle des dynamiques qui relient les personnes entre elles. Cassandre, tu peux confirmer – mais la mythologie comporte plusieurs personnages capable de « prédire l’avenir » voire d’agir dessus, et ce n’est pas toujours de la même façon. Morphée peut probablement intercepter le mouvement des vies car il est capable d’éprouver le flot intime qui nous charrie, nous, mortels, vers ce qu’on appelle communément la mort.

– La mort ?

– C’est un dieu proche de l’humain, continua Cassandre. Il n’a pas du tout la même ascendance et leurs mythes ne sont pas reliés, il me semble, mais on peut le rapprocher de Dionysos par le fait qu’il connaît intimement la mortalité, tout en étant lui-même immortel.

– Pour en revenir à ses pouvoirs, reprit Inigo. Nemo, de quoi est-ce qu’il est capable actuellement ?

– Rien. Il subit. Il ne peut toucher personne, les gens s’endorment forcément à son contact. Et il change de visage, à chaque fois, il choisit pas.

– Ça ressemble à une dégénérescence de ceux qu’on a cités.

– Oui.

Il y eut un moment de silence, où elles se regardèrent les unes les autres.

– Je ne crois pas que l’on puisse t’en apprendre beaucoup plus…

– Tu connais déjà la base mythologique. Ce qu’on sait, ce qu’on nous a transmis. Mais ce qu’il est maintenant, et ce qu’il se passe chez lui… tu es mieux placée pour te renseigner dessus, pour comprendre.

– Et les voix ? Ça ne vous évoque rien ?

Cassandre et Inigo secouèrent la tête.

– Ça ne nous dit pas grand-chose sur la maladie, commenta Phileas.

Il y eut un murmure d’impuissance.

– Je lui en ai parlé, dit Nemo, soudain. Il ne savait pas ce que c’était. Il dit qu’il ne veut pas que les gens viennent, mais que… elles viennent quand même.

– Encore mieux, maugréa le médecin. Personne ne sait ce que c’est, personne ne sait d’où ça vient, même pas un dieu !

Il soupira bruyamment, et se leva.

– Je vous laisse. Il faut que je réfléchisse.

Elles le suivirent du regard. Cassandre se leva à son tour, et Nemo l’imita. Au moment où elles passaient la porte, Inigo interpella :

– Nemo ?

– Oui ?

– Tu veux bien rester deux minutes ?

Elle acquiesça et recula, tandis que Cassandre fermait la porte derrière elle. Le padre s’était levé et avait contourné son bureau. Il souleva une tenture qui dissimulait une petite porte, dont il avait la clé autour du cou.

– Je reviens.

Il se glissa à l’intérieur. Quelques instants plus tard, il referma soigneusement la porte à clé et s’approcha de Nemo qui, curieuse, s’était redressée sur son siège. Elle connaissait l’existence de cette porte mais elle n’avait jamais été au-delà, et le padre n’en parlait jamais. Il lui tendit une paire de gants noirs et doux. Elle leva la tête vers lui, stupéfaite.

– Pour Morphée, dit-il simplement.

 

 

Morphée plie et déplie ses doigts, tend sa main devant lui, examine les plis qui se font et se défont dans le cuir. Nemo le regarde faire avec un léger sourire. Il est émerveillé, et il est difficile de dire laquelle est la plus émue des deux.

Timidement, il tend vers elle sa main gantée. Elle refoule son instinct immédiat de répulsion, et prend dans ses mains celle de Morphée. Elle la tourne et la retourne, glisse ses doigts entre les siens. Le cuir craque doucement. Elle sent son cœur battre fort dans sa poitrine ; c’est un contact très étrange, attendu à la fois et redouté, un contact comme interdit, un interdit qu’elles ont contourné. Un contact, pourtant, inachevé, car entre sa peau et la sienne demeure la frontière du gant. Morphée a fermé les yeux.

La bâtisse toute entière frémit. Morphée tremble, et Nemo bouleversée de réaliser sa solitude tient ses deux mains entre les siennes, les porte à son visage, et, très longtemps, les tient contre ses lèvres, sans un mot, un seul, tandis que Morphée s’effondre en très lents sanglots.

 

Chapitre 20 : Le cauchemar de Melville Hatter >