Chapitre 2 : La rencontre

 

Informations:

Une liste des trigger warnings est disponible ici.

Le pluriel neutre est féminin.

 

< Chapitre 1 : Après le rêve

 

La lumière flottait comme une écharpe de brume.

Elle allait avec lenteur, se déchirant sur les accrocs des murs. C’était une clarté qui ne semblait émaner de nulle part ailleurs que d’elle-même ; la pièce était dépourvue de fenêtres comme de porte. La pénombre se délayait dans ces lueurs, profilant des ombres entrelacées.

La jeune fille cligna des yeux. Elle tourna le cou, bougea un bras encore engourdi. La lumière lui évoquait les rayons gris traversant des vitraux, dont les teintes venaient enchanter le froid des murs. La couleur se déposait sur la poussière en suspension, et cela formait alors ces étranges nuages lumineux, qui s’échouaient au sol, tout doucement.

Elle était allongée sur son côté qui n’était pas blessé, un bras passé sous la tête. Il faisait bon. Elle se sentait cotonneuse. La douleur se réveillait lentement, en décalé d’elle. Ça remonta dans sa hanche d’abord, puis dans ses membres, et dans sa tête. Elle se redressa avec précaution.

 

Elle fut prise de nausée lorsqu’elle le vit. Daniel – mais ce n’était pas lui – en tailleur au milieu de la pièce sans porte et sans fenêtres. La douleur vrilla dans sa tête. Elle se rappela d’un coup de ce qu’il s’était passé – tout à l’heure ? hier ? Elle fut prise de frissons. Elle voulait s’approcher, mais quelque chose la retenait, la conscience nette que ce n’était pas lui – Daniel. Du coin de l’œil, elle nota un frémissement sur le mur. Il lui revenait, lentement, une autre sensation : un battement minuscule, extrêmement rapide, qui contractait l’espace autour d’elle. L’air… une respiration. Une respiration qui était partout et qui ne s’entendait pas, qui se ressentait seulement. Ce n’était pas angoissant, étrangement. C’était, quoi ?… rassurant.

 

 

Il se tient immobile, pour ne pas lui faire peur. Il détaille les mouvements de son visage. Elle a des traits qui ressemblent à des coups de ciseaux, qui brisent ses formes à chaque tressaillement, et inlassablement ses joues, son menton, son front se reforment, jusqu’à ce que la vague les reprenne d’assaut. Ça le fascine, ce ressac infini d’émotions, ce tracé qui se fait et se défait, sans fin. Et ses yeux, ces yeux qui ne le lâchent pas – qui le clouent, qui l’examinent, bondés, à cet instant, de méfiance et de curiosité… Bleus. Presque noirs.

Il se tient immobile. Pour ne pas se jeter sur elle.

Elle fait violence au sein de son monde à lui. Une flamme, quelque chose qui fait mal ; quelque chose qui réveille. Il n’aime pas. Il n’aime pas qu’on le bouscule dans son apathie confortable, il n’aime pas et il tremble, mais il se tient immobile. Pour ne pas se jeter sur elle. Éteindre la flamme. Et ce serait – fini.

Il se repliera sur lui-même. Et seul, et il se balancera, lentement.

Il ne peut pas, bien sûr.

Il ne peut pas parce que cette enfant, là, elle l’empoigne avec une force telle qu’il n’a pas d’autre choix que de la regarder.

 

 

Mais ce n’était pas lui.

Plus que ça : ce n’était pas quelqu’un.

Ce n’était pas seulement qu’elle s’était endormie en le touchant – ce n’était même pas le fait qu’il se tienne un peu différemment, qu’il n’aie pas dit un mot encore, ce n’était pas – c’était qu’il n’était pas humain.

A quoi ça tenait ce sentiment ? A pas grand-chose ; quelque chose surtout dans son visage, qui mêlait le familier et l’étranger. Une intimité de traits troublante, qui touchait à l’insupportable. Et pourtant, elle était fascinée – fascinée par l’être si lointain, qui se tenait là, à quelques pas. Fascinée, encore, ce n’était pas bien ça, c’était – c’était l’empreinte, au creux de son corps, d’une reconnaissance.

 

Par-delà les contours qui enveloppent leur image, elles reconnaissent une vibration, un battement esseulé qui résonne soudain. Elles se fixent. Leur incrédulité se mue en fébrilité, un tressaillement. L’envie d’avancer, de tendre la main, tendre toutes les petites mains qu’on garde pour s’étouffer les yeux et la bouche et barricader son corps. L’envie de se laisser toucher par l’autre, cette autre qui est beaucoup trop différente et beaucoup trop semblable… Pour lui aussi, une connexion se fait, fulgurante. Il désire tant s’exprimer que sa peau tremble, mais il ne bouge toujours pas. La grâce qu’elle a, une grâce flambante, on dirait qu’elle le saisit à pleine mains ; et qu’il se tord, qu’il se tord entre ses doigts. Elle se tend vers lui, timidement, et méfiante, une urgence, il faut faire quelque chose – ne pas laisser filer le moment. Il n’ose pas respirer trop fort, de crainte de décoller la petite chose. C’est une boule chaleureuse dans son corps, une sensation de – sécurité ?

Elles ne connaissent pas encore leurs noms.

 

Lui, il n’a pas parlé depuis longtemps.

Quand, en désespoir de cause, il s’est réfugié là, et quand plus tard, il a compris, il a hurlé… Aujourd’hui ses cris se sont renfoncés dans sa gorge. Il a la voix rauque, lente. Il cherche ses mots. Par spasmes, ils agrippent un mépris terrible. Ça lui est resté, la haine. La rancœur. C’est difficile.

Il porte sa parole à fleur de gorge. Il tousse, d’abord. Il baisse les yeux, mais comme un coup de fouet, il revient planter son regard dans le sien. Les mots butent. Enfin, sa question s’arrache, dans un craillement.

– Qui ?

– Quoi ?

– Qui… es… tu.

Cela lui a coûté un effort qu’il regrette déjà.

– Nemo.

Il y a un temps de pause.

– Et toi ?

– Morphée.

– Morphée ?

La surprise a jailli dans sa voix, mais elle ne répète pas. Elle le regarde. Il a baissé les yeux. Quelque chose tremble, il faut qu’il parle. Urgemment. Précipiter le silence en morceaux. Il sent les mots se bousculer dans sa bouche, rouler les uns sur les autres, il dit –

– Oui.

– Le dieu, Morphée ?

– Oui.

Elle a la tête légèrement penchée, elle fronce les sourcils.

– Prisonnier.

– Prisonnier ?

– Je ne peux pas partir.

Il a les mots qui craquellent. Une voix éraillée qui prend de la chaleur, qui s’assouplit, qui s’exerce sur les syllabes qu’il prononce.

– D’ici ? Partir d’ici ?

– Non.

Il cherche ses mots.

– C’est moi. Ici. Je ne peux pas partir. Prisonnier.

Ça y est, ça remonte. Ça y est, il le dit, il le répète : prisonnier, prisonnier, prisonnier –

Ne pas bouger.

 

 

Un papillon se défait du mur. Il trace autour de Nemo de larges arabesques, il ne peut la toucher ; à chaque passage, il évite son visage d’un battement d’ailes. Les murs frémissent. Morphée est tendu. Il ne peut pas s’empêcher de sentir, à chaque instant, cette présence étrangère au milieu de son silence. Il n’en veut pas. Ça lui fait mal.

Le papillon danse, et le dieu, lentement, déplie ses mains crispées.

 

L’insecte se pose à côté d’elle. Il est gros, brun, et ses ailes traînent dans son dos, la poussière semble y coller comme une couche poisseuse qui l’alourdit. Au sol, il se déplace gauchement.

– Le dieu des rêves ? demande Nemo prudemment.

– Oui.

Elle est perplexe.

– Mais t’es prisonnier !

– Oui ?

– Mais on rêve.

– Je ne suis pas le seul. Il vous manque quelque chose.

– Non…

– Il vous manque une présence, dit-il simplement. Moi… tu as vu…

Il porta les mains à son visage.

– Je suis celui qui ressemble à l’humain.

Et il se déteste. Il ne le dit pas.

Il est de cette race de dieux qui ont jailli du vivant et qui, projetées en idoles extérieures, font maintenant le lent métier du lien entre l’humain et lui-même. Pourtant, il dénie que son existence soit suspendue à l’humanité. Il déteste les visages qu’on lui cloue l’un après l’autre. Il déteste les traits qui repoussent, inlassablement, de sa face sanglante.

– Et pourtant je ne meurs pas, ajoute-t-il, très bas.

Mais elle l’a entendu.

– Moi non plus.

De surprise, il relève la tête.

– Quoi ?

– Les autres meurent ! dit-elle brusquement. Pas moi.

– Bien sûr que si, répond-t-il, décontenancé.

Non ! Elles vivent pas, crache-t-elle. Elles sentent rien, savent rien, elles savent pas ce que c’est de vivre ! Les autres, elles passent leur vie à attendre, Morphée. Elles traversent leur existence en regardant droit devant, alors que moi, je bute contre tout ce qui m’entoure, contre mes émotions, leurs émotions. Un geste. Tout est sensible, l’air, les corps, les voix et même tout ce qui est inerte… Et elles, elles ont juste l’air de… de pas le voir. Elles passent leur vie à mourir, comme ça, sans rien faire, elles sont là… Elles comprennent rien ! Tout le monde est très loin de moi…

Elle le regarde, elle halète presque, les yeux brillants. Il a envie de prendre ses mains, mais il sait qu’il ne faut pas. Qu’elle se dérobera, et qu’il l’aura perdue.

Un papillon virevolte doucement auprès d’elle. Elle suit des yeux son ballet de poussière. Elle respire. Elle tend la main, tremblante encore. Il glisse entre ses doigts.

 

Et elles se regardent. A peine hors du monde. A peine hors des autres.

 

 

Il la guide dans le dédale des murs.

On ne voit pas grand-chose ; il n’y a pas grand-chose à voir. Chaque paroi est monochrome, s’effeuillant dans des tons de brun. Des pièces s’ouvrent au hasard, sans pertinence, sans lien. Absence de portes, et les fenêtres ne donnent jamais sur l’extérieur. Morphée n’a plus de sens, il se perd dans ses propres méandres. Personne ne l’explore, personne n’en cherche même la sortie.

Alors, il se replie sur lui-même. Il s’emmêle, se dissout entre ses murs, comme on s’égare dans une habitude.

Mais là, il y a cette fille qui éclaire les lieux. Les papillons se rétractent sur son passage. La bâtisse toute entière frémit de sa présence. Nemo effleure les cloisons, franchit les portes – elle regarde.

Morphée exulte. La chair est touchée par ce regard, ce regard curieux qui décèle la présence dans l’inertie, jamais lassé par les couleurs uniformes et les pièces identiques. Un long frisson le parcourt. Il sent la main de Nemo qui s’égare sur le mur, jouant de ses doigts, du plat de la paume, explorant cette surface qui lui est étrange, pour elle, et que lui connaît par cœur, par cœur. Il tremble, craintif, il a peur qu’elle ne retire sa main, dégoûtée par l’amas grouillant, il a peur qu’elle ne se détourne, il a peur parce que lui, il n’en peut plus, de cet endroit, de ces couloirs, de cette peau de papillons.

Mais elle, non. Inlassablement, elle redessine le mur organique, frôle des ailes légères qui battent encore.

Morphée ferme les yeux.

 

Chapitre 3 : Châteaux de sable >

 

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