Chapitre 20 : Le cauchemar de Melville Hatter

 

Informations:

Une liste des trigger warnings est disponible ici.

Le pluriel neutre est féminin.

 

< Chapitre 19 : Les gants

 

Nemo s’épuisait. Elle enchaînait les nuits courtes et agitées. Le lendemain des gants, elle s’était rendue chez Daniel, qui ne dormait quasiment plus ; elle, dans un nid de tensions croissantes, avait été incapable de trouver le sommeil. Elles n’avaient fait que parler, se taire, et se défendre l’une de l’autre. C’est sans doute cela et tout le reste qui fit que, pour la première fois, elle s’endormit dans la bibliothèque de Melville Hatter.

 

Elle fut éveillée par un son qui, immédiatement, l’écœura – et également une pesante sensation de malaise, quelque chose de presque gluant. Le bruit était une sorte de mugissement lent, entrecoupé de hoquets secs et de gargouillis.

Elle mit un temps à identifier des pleurs. A ce moment-là, elle était tout à fait réveillée.

Elle posa le livre qui était resté sur ses genoux, et se leva du fauteuil. L’air était lourd. Elle sentait un foyer d’énergie là où se trouvait la chambre du chapelier, et elle était intriguée, plus intriguée même qu’effrayée. Elle sortit dans le couloir. Les sanglots de Melville Hatter étaient interrompus de cris animaux, des cris d’effroi ; et il bredouillait par intermittences, mais c’était si confus qu’elle n’en saisissait rien. Au seuil de la chambre, elle s’immobilisa. Une brusque sensation d’étouffement l’étreignait, et il y avait aussi quelque chose de familier, singulier, comme une pulsation ou un frémissement mais – mais cela allait trop vite – trop fort ?

Elle vit avec horreur quelque chose s’extraire en rampant de la fente sous la porte. C’était une petite boule, si noire qu’il était difficile de distinguer sa forme. Elle laissait des taches derrière elle. Nemo voulait s’en aller, s’enfuir – elle poussa la porte.

Elle cria et recula. Les murs et le sol étaient noirs, entièrement noirs, couverts de papillons englués les uns dans les autres. Leurs antennes s’agitaient mollement, empêtrées dans la masse. Pas un carré de surface n’était épargné ; dans l’air, les insectes saturaient l’espace, virevoltant en un nuage dense, irrespirable. Au centre de ce cauchemar, ses draps tirés sur lui comme s’ils pouvaient le protéger, Melville Hatter fixait un point au milieu de la nuée.

Et ce que Nemo remarqua soudain, ce fut son visage – à nu.

Il était aussi blafard que son masque. Mais des yeux immenses, écarquillés, injectés de sang. Bleus, presque noirs. Et des rides aussi, abondantes ; des rides qui avaient pris le pli du masque, qui s’étaient accordées à cette contrainte. Il semblait plus flétri au centre son visage, concentré autour d’un nez aplati, d’une bouche contorsionnée entre les rides. Elle était légèrement entrouverte, et un filet de bave coulait.

Un espace s’était dégagé autour de Nemo. Dès qu’elle bougeait, les papillons l’évitaient par embardées et se réorganisaient précipitamment dans l’espace. Ce fut ce déséquilibre qui attira le regard de Melville Hatter ; immédiatement il se recroquevilla sur lui-même, terrorisé par cette nouvelle apparition. Nemo prit conscience qu’elle portait encore son masque et le retira hâtivement. Melville Hatter était secoué de tremblements. Il tourna pourtant la tête – le regard comme aimanté vers le centre de la pièce, là où le ballet des papillons était le plus intense.

Utilisant la répulsion qu’elle exerçait sur eux, Nemo fit deux pas en direction du lit. Elle se tenait à distance du mur gluant et noir, mais le sol était pareillement infesté, et les insectes, pris au piège, se contorsionnaient sous ses chaussures. Elle guettait le point que fixait Melville Hatter ; alors qu’elle avançait, il lui semblait y voir se dessiner une forme fugace au milieu des battements d’ailes. Une image fluctuante, dont la vue ne se surprend que par une succession de vacillements et de disparitions, se dessine en creux du mouvement. C’est un relief : une certaine épaisseur, et des contours qui se font et se défont inlassablement. L’image n’existe que par son inconstance. Nemo s’immobilise, ébahie. Les battements d’ailes sont si rapides, et omniprésents, qu’ils laissent derrière eux la trace d’un mouvement ; c’est d’une coordination surnaturelle, et pourtant, une scène se joue bel et bien au centre de la nuée. Les formes glissaient selon l’angle dans lequel on les regardait. Subjuguée, Nemo se rapprocha de Melville Hatter, qui se tenait dans l’angle direct de l’image. Elle distingua un personnage de grande taille ; il s’écarte d’une flaque – non, une silhouette – un amas de contours brouillés sur le sol. Une vague de battements d’aile lui révèle la figure fugace d’une femme. Il semble qu’une chemise de nuit est drapée autour de son corps frêle, et son ventre, sur laquelle elle a une main posée, est gros. Elle a – Nemo sursauta, alors que son regard tentait d’accrocher des détails, une consistance – un bras tordu dans un angle inexistant. Il y a des plages blanches sur son crâne, essaimées dans le flaque de ses cheveux. Quelque chose sonne faux.

La manque de lisibilité des formes ajoutait à l’angoisse et à la confusion. L’action se déroulait au ralenti, empêtrée dans les papillons comme dans une mélasse. Le second personnage est le moins défini des deux. Il est impossible de lire les traits de son visage ; les mouvements qu’il fait laissent des traces dans l’air qui en rendent la lecture difficile. Il se retourne, par à-coups, avec une lenteur insupportable, vers Melville Hatter dont les yeux écarquillés laissent couler des larmes qu’il n’essuie pas. Il s’immobilise soudain – et Melville Hatter lui rend son regard.

La silhouette se met à se tordre. Pas seulement à onduler ; mais à exploser par morceaux, à gîter violemment comme un ballon qui se dégonfle ; ses mains se plaquent sur son visage informe, et les papillons affolés les emmêlent, tant et si bien qu’il n’en reste plus que de vagues contours communs. Il tombe à genoux. Quelques insectes restent suspendus en l’air. La silhouette s’affaisse sur elle-même ; elle est ballottée comme par un vent violent, secouée de plis et de ruptures, se dégonfle dans une débauche de papillons noirs. Nemo était nauséeuse. Melville Hatter avait détourné le regard, et il sanglotait, le visage enfoui dans le drap, avec de longs et terribles gémissements.

Elle reconnaissait les papillons, bien sûr – et la gestuelle de la silhouette torturée qui rampe maintenant en direction de la porte. Il est répugnant au-delà de l’horreur, et misérable, si effroyablement misérable, réduit à une convulsion de souffrance, réduit à une fuite. Des papillons s’arrachent de lui pour s’agglutiner autour de la poignée de la porte. Il en dégouline sur le battant, dans les entailles du bois, et l’un d’eux se déchire les ailes en cherchant à s’échapper par la serrure. La silhouette s’effondre fréquemment et il semble alors qu’elle va se disperser – que sa masse grouillante va éclater et ne laisser qu’une trace. Mais la nuée, extrêmement compacte à cet endroit-là, se reforme inlassablement, ruant vers la porte.

 

– Morphée !

 

Les papillons suspendent leur vol.

Nemo fixe la créature grouillante. Melville Hatter est livide.

Très lentement, la silhouette tourne vers elle sa tête sans visage.

L’extrémité de ses jambes se confond avec le sol. Ses bras sont arqués comme les pattes d’une araignée ; sa tête s’est penchée dans un angle impossible. Les papillons demeurent en l’air. Ils ne battent pas des ailes, ils flottent seulement. Un calme étrange s’est fait. La créature est à moins de deux mètres d’elle.

 

– Morphée ?

 

 

Morphée s’immobilise à son tour.

Il y a quelque chose, dans le sillage de cette voix, d’extrêmement douloureux. Il y a une distorsion de temps ; la voix ne l’atteint pas seulement à travers la distance, mais à travers les quinze années qui le séparent d’Alma Hatter.

Il comprend très vite qu’il ne se passe pas la même chose que la dernière fois. Ce ne sont pas les voix, pas cette fois, alors quoi ? Pourquoi porte-t-elle dans sa voix ces quinze années de distance ? Les papillons s’agitent, certains s’emmêlent autour de lui, les murs se contractent, inquiets. Morphée barre la panique qui l’envahit, il ferme les yeux et se recroqueville dans un coin, les mains sur les tempes. Les papillons le couvrent, nuée frémissante et brune, un voile de caresses sur sa peau. Il se concentre sur la voix, il essaie, il repousse ce qui vient par la brèche de temps qui est en train de se déchirer, de toutes ses forces, il essaie, d’entendre, seulement –

Morphée, c’est toi ?

Les murs tremblent.

Morphée ?

 

 

– Morphée, je ne sais pas ce qu’il se passe, mais il ne faut pas que tu restes ici.

Nemo s’était agenouillée sur le sol. Son pantalon trempait dans les papillons, mais elle ne s’en préoccupait pas. Elle avait les deux mains tendues vers la silhouette, les paumes en évidence.

– Pars, Morphée. Je sais… Je sais que c’est toi. Si tu m’entends, si tu me comprends, rentre chez toi. Je t’en prie.

Elle espérait qu’il se raccroche à sa voix. Le vol des papillons reprend, lent, instable, ponctué de chutes dont ils remontent en flèche, créant des bousculades. La silhouette est fixe au creux du mouvement. Nemo se mit à quatre pattes pour s’approcher. Les papillons reculent brutalement, et la silhouette vacille. Un chaos s’est formé à la hauteur de sa tête. Les papillons semblent pris au piège d’une boule compacte et ils volent sans organisation, fonçant, se percutant les uns les autres. C’est un tourbillon d’ailes et d’antennes qui se déchirent et jaillissent, comme une trombe – localisée au niveau du visage.

Nemo ressentait tant de répulsion que sa main trembla lorsqu’elle la tendit vers cette face effroyable. Elle se força pourtant à l’avancer, malgré la nausée qu’elle ressentait, malgré le carnage des papillons qui essayent à tout prix de la fuir, malgré les spasmes de souffrance de la silhouette qui, rendue à sa mobilité, rampe le plus loin possible d’elle, malgré sa peur et ses réminiscences du contact de Morphée – et elle touche le visage du bout des doigts.

 

 

Morphée crache un cri de douleur. La face brûle – une douleur intense – incomparable à tout ce qu’il a connu depuis – depuis – qu’il s’est enfui – depuis qu’il a fui – rampé, épave presque morte mais immortelle, depuis qu’il s’est traîné jusqu’au laboratoire – qu’il a croisé ce regard, ce premier regard, terrible, exorbité de souffrance et capable seulement de douleur – depuis qu’il a été réduit à néant par cette douleur –  et qu’une face s’est clouée pour la première fois à son propre visage, depuis – depuis –

depuis –

 

 

Les papillons explosèrent au contact de Nemo et la tête se convulsa horriblement. La silhouette entière se mit à trembler, puis à expulser de violents spasmes qui la projetaient en l’air, arquant la masse des papillons qui sous l’impact se retrouvaient propulsés sur le mur d’en face. Toute la pièce sembla prise de frissons, la nuée grouillante avait perdu toute direction et les papillons se détachaient même du mur. Ils se précipitaient, venant boursoufler la silhouette, se jetant contre la porte. Nemo avait fermé les yeux et grimaçait d’effort, alors qu’elle s’obligeait à maintenir ses mains en plein dans la silhouette agonisante.

 

 

depuis que la femme est morte et que l’enfant est mort et que l’homme alors l’a regardé

et qu’il a fui, emportant le visage d’Alma Hatter dans le sien

sur ses traits un visage étranger, fui

dans les rues dévastées de cauchemars, fui parmi ses frères et sœurs précipitées dans la tourmente, fui à travers les cris des bébés saisis dans leur sommeil, et les folles et les somnambules

jusqu’aux murs pétrifiés de rêves

 

 

Les papillons s’engouffrèrent comme une bourrasque par la porte. La silhouette se délitait à une allure vertigineuse, les murs, le sol se décapaient à grande vitesse, et en un clin d’œil toute la noirceur fut aspirée par l’extérieur.

Nemo, sonnée, fixait le couloir par où le cauchemar s’était enfui.

Un bruit de tissu froissé la fit se retourner. Le chapelier avait le regard rivé sur elle, son drap remonté jusqu’à sa bouche, comme un enfant. Il avait les lèvres tremblantes. Nemo lui sourit, et doucement, vint près du lit, tout près de lui, et dégagea délicatement une de ses mains pour la prendre dans les siennes. Elle était épuisée ; mais soulagée également, et elle lisait dans les yeux de Melville Hatter une gratitude indicible.

– M-m-m-m…

Elle pressa sa main. Il baissa la tête, et se mit à pleurer. Nemo monta à genoux sur le lit pour prendre dans ses bras le vieillard en larmes. La répulsion qu’elle éprouvait pour lui avait reflué, tant le désespoir du chapelier était grand, insondable. Elle était profondément émue. Il lui semblait si vieux, si frêle à cet instant, si fragile – elle osait à peine l’étreindre, de peur de le briser. Elle le garda contre elle, longuement.

Il était si épuisé qu’il ne résista pas lorsqu’elle le coucha. Elle n’eut pas besoin d’aller chercher un livre ; sitôt qu’elle était descendue du lit, il dormait déjà.

Nemo quitta la pièce à pas de loups, et rentra à l’église.

 

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