Chapitre 22 : Daniel épuisé

 

Informations:

Une liste des trigger warnings est disponible ici.

Le pluriel neutre est féminin.

 

< Chapitre 21 : La nuit des cauchemars

 

Nemo monta sans bruit les marches de la pension. Cela faisait deux jours qu’elle était allée voir Morphée, et qu’elle fuyait l’idée de rendre visite à Daniel. La veille du cauchemar de Melville Hatter avait été froide et tendue de tristesse, et lorsqu’elle l’avait supplié d’aller voir Phileas et de lui parler de sa fatigue, il s’était mis en colère. Elles ne s’étaient pas reparlé depuis. Nemo se réveillait en pleurant de cauchemars où il ne la reconnaissait pas.

Elle s’était finalement décidée. Elle s’était forcée à y aller. Maintenant qu’elle était face à la porte, il fallait toquer, alors que son angoisse lui criait de s’en aller.

Elle frappa. Il y eut un temps de latence avant que la porte ne s’ouvre. Daniel se tenait droit devant elle, immobile. Il avait les yeux rouges, toujours plus cernés, et le teint d’une pâleur extrême ; ses mains, bien qu’au repos, tremblaient légèrement. Elle n’osa pas le prendre dans ses bras, et se mordit les lèvres pour ne pas pleurer, tant ses cauchemars lui semblaient proches.

– Qu’est-ce que tu fais là ?

– Je suis venue te voir.

Il était glacial.

– Pourquoi tu viens ? Tu viens plus, de toute façon.

– Laisse-moi rentrer.

Il la regarda sans rien dire, puis s’écarta. Il s’assit à côté d’elle sur le lit, et elles restèrent un moment ainsi, en silence.

– Je ne viens pas… plus, finit par dire Nemo, très bas. Je viens. Je suis venue. Là. J’ai… J’ai peur de toi.

– Quoi ?

– J’ai peur de toi, répéta-t-elle. J’ai peur de tomber sur Sachenka ici et que tu me chasses, sans émotions. J’ai peur pour elle, pour toi, pour moi, pour nous trois…

– Tu m’abandonnes, éclata-t-il soudain. Tu veux que je fasse quoi ? Que je t’attende bien sagement ?

– Je t’abandonne pas ! cria-t-elle.

– Et tu fais quoi le soir ? Et t’es où, tout le temps où t’es pas ici ?

– Je suis à l’église… ou chez Morphée… mais je…

– Et lui t’as pas peur, hein ?

– Daniel !

Elle essayait désespérément de garder les idées claires, de ne pas perdre pied.

– Je ne t’abandonne pas ! J’ose plus venir, répéta-t-elle. J’ose plus… Tu dors plus… T’es froid, tu es… tu me fais peur. Qu’est-ce qu’il se passe ?

– Toi, il se passe toi, il se passe que tu… que t’es pas là, que tu me laisses tout seul…

– Mais je… je…

Il devenait extrêmement dur de ne pas fondre en larmes, et sa phrase s’étouffa dans sa gorge. Daniel était debout, et il tournait en rond dans sa chambre minuscule.

– Mais je t’aime, finit par lâcher Nemo désespérément. Tu le sais, comment tu peux te poser la question, comment tu… Je t’aime tellement, tellement fort, tu le sais, pourquoi tu doutes… Comment tu fais pour en douter encore ? Qu’est-ce qu’il se passe ? Daniel ?

– Je… Je… Je…

Il s’était immobilisé. Il vacillait. Il posa son regard sur elle.

– Je ne sais pas ce qu’il se passe…

Il avait la voix hésitante.

– Nemo je… Je… Je… Je ne dors plus.

Il avait dit ça en la fixant. Hagard.

– Je ne dors plus du tout.

Prise de court, elle ne répondit pas. Il revint s’asseoir. Il se tenait à quelques centimètres d’elle, les mains ramenées sur ses genoux, la tête baissée. Il évitait de la regarder.

Nemo hasarda une main sur son dos. Il ne marqua aucune réaction. Après un long silence, il se remit à parler.

– Je ne dors plus. Je suis… Je suis épuisé. J’aurai plus la force d’aller travailler bientôt. Je… Je me sens tellement… mal. J’ai peur de… de… Je suis incapable de me gérer… Je me mets en colère… Je crie, je… je… Sachenka a peur de moi… Elle aussi… Elle me rend… Nemo, elle me rend fou… Et toi tu pars, et toi j’ai l’impression que… je suis en train de tout casser – toute notre relation, je la laisse juste glisser entre mes mains, et je suis tellement fatigué… Je… Je… Pourquoi je te parle pas ? Pourquoi je… Je sors plus beaucoup de chez moi… Je ne vais plus voir les poètes… Je déclame plus… Je vois plus personne sauf toi et… Sachenka… Je suis… Je…

Il commençait à sangloter, et Nemo le prit dans ses bras, maladroitement, et de sa main libre elle prit les siennes. Elle les dégagea doucement l’une de l’autre, et nicha sa main entre les deux. Il la serra. Fort.

– Tu vas m’abandonner… Tu vas partir… J’ai peur que tu partes… Et Sachenka… Nemo. J’en peux plus. Elle ne se laisse pas toucher. Ça me rend fou. Aucune fille… Personne… Personne ne m’a jamais fait ça. Toi, non, toi, c’est différent. Les autres… Je comprends pas, est-ce que quelque chose a changé ? Pourquoi ? Pourquoi elle fait ça ?

– Ça ,e vient peut-être pas de toi, Daniel. C’est difficile pour elle aussi. Elle a vécu beaucoup de choses, elle… On en a déjà parlé, tu te rappelles ? Toi, tu as réagi d’une certaine façon à… à tout ce qu’il s’est passé. Dans ta vie. Elle, je crois que c’est sa façon de réagir. De se protéger.

– Mais pourquoi elle se protège de moi ?

– Je ne sais pas. C’est peut-être pas toi en particulier. Tu lui rappelles peut-être quelque chose, quelqu’un. T’es pas… quelqu’un de… rassurant.

Elle avait lâché prudemment ses derniers mots. Elle s’attendait à ce qu’il réagisse vivement mais il se contenta de baisser les yeux.

– Je me mets beaucoup en colère.

– Oui.

– Mais Nemo… Personne d’autre me fait ça…

– Elles osent peut-être pas. Ou elles ont pas les mêmes problèmes.

– C’est horrible ce que tu dis…

Elle ne répondit rien.

– Je sais qu’on en a déjà parlé, reprit-il lentement. Mais ça me… Ça me panique, j’ai l’impression qu’elles… Qu’elles ne m’aiment plus si… Tu vois ? Sauf toi… toi c’est différent…

Nemo se blottit contre lui, tout contre lui. Elle était dévastée de tristesse et d’amour. Elle sentait, dans ses mots, dans son ton au bord de la panique et dans le désespoir, aussi, qui perçait dans sa voix… Elle sentait qu’il serait très difficile de sortir Daniel de l’écheveau de lui-même. Il avait toujours eu besoin de contact, d’un contact rapproché, toujours collectionné les amantes, et les filles le lui rendaient volontiers. Très peu avaient jamais refusé ses avances. Sachenka elle-même s’était laissée prendre à son charisme. Mais Sachenka se heurtait contre son propre effroi. Et pour Daniel, c’était un mur, un mur infranchissable. Un mur d’angoisse. Elles en avaient parlé, pourtant – longuement, des nuits durant, de cette anxiété qu’il abritait derrière sa désinvolture et sa morgue, derrière la frivolité flamboyante qu’il avait érigée en drapeau.

Elles avaient essayé, ensemble. Mais Daniel y revenait inlassablement. Il perdait ses moyens dès qu’il perdait ses repères. Il ne tenait pas.

Assise sur le lit, le serrant sanglotant entre ses bras, Nemo avait l’impression de le voir s’effondrer sous ses yeux. Il était tombé sur quelque chose qu’il était incapable de gérer, et la terrible insomnie qui l’affectait érodait les dernières bribes de recul qu’il aurait pu prendre. Il s’étranglait dans ses propres émotions.

– J’ai l’impression de te perdre, murmura-t-elle.

– Non !

Il la serra convulsivement dans ses bras.

– Je veux pas. Je veux pas. Je veux pas que tu partes, je veux que tu restes avec moi…

– Je ne t’abandonne pas, dit-elle, bouleversée. Tu sais que je ne t’abandonne pas. Tu sais que je t’aime.

– Je sais mais je… Je m’en rappelle pas. Je… Quand je… Quand je me mets à angoisser, à avoir peur, je me dis… Que je te fatigue, que tu viens me voir par… par… par pitié…

 

Il avait basculé sur le côté, la tête posée sur les genoux de Nemo. Il parlait sans la regarder. Il se parlait à lui-même. Il savait ce qu’elle allait lui répondre. Que non, bien sûr – et c’est ce qu’elle répondit – bien sûr que non, bien sûr qu’elle l’aimait, bien sûr qu’elle venait le voir parce qu’elle en avait envie et non pas pour faire semblant. C’était une évidence, et lorsqu’elle était là, lorsqu’elle le disait et qu’elle le répétait, cela semblait grotesque d’en douter, déplacé. Mais il savait que l’angoisse allait revenir. Rampante. Il savait qu’elle allait se faufiler dans ses pensées à nouveau, infiltrer la chaleur du souvenir de Nemo, infuser la confiance et l’amour. Une fois de plus. L’angoisse n’était jamais fatiguée. Jamais lassée. Jamais vaincue. Juste repoussée. Juste posée dans un coin où elle attendait. Elle pouvait attendre longtemps. L’angoisse était patiente.

Nemo caressait ses cheveux, son visage. Elle avait des gestes fébriles, légers, et elle ne disait plus rien.

– Tu crois que tu peux repousser mes cauchemars ? demanda-t-il soudain.

– Quoi ?

– Comme les voix dans le tunnel ? Tu crois ?

Elle suspendit son geste, il leva la tête, et il vit qu’elle avait les larmes aux yeux.

– Je… Je ne sais pas, Daniel. Je sais pas.

– Tu veux bien essayer ? S’il te plaît ?

– Je… Oui.

Daniel s’allongea dans son lit. Nemo se lova dans son dos, collée contre lui. Il tenait sa main comme un objet précieux. Elle lui caressait doucement les cheveux, le dos, la nuque. Parfois, sa main restait un long moment immobile avant que, dans un sursaut, elle ne réalise qu’elle était en train de s’endormir ; alors, elle reprenait, de plus en plus lentement. Daniel avait crispé ses mains autour de la sienne, et il gardait les yeux grands ouverts. Mais elle cédait à la torpeur, inexorablement. Ses caresses s’égaraient et bientôt, sa main ne bougea plus du tout.