Chapitre 23 : Conversations

 

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Une liste des trigger warnings est disponible ici.

Le pluriel neutre est féminin.

 

< Chapitre 22 : Daniel épuisé

 

Il fit glisser un livre de la bibliothèque. L’ouvrage bascula lourdement dans ses mains, et Inigo, le tenant précautionneusement, retourna dans son fauteuil.

Des papiers étaient dispersés sur le bureau. Une majorité était couverte de son écriture fine et serrée ; beaucoup de ratures ponctuaient le texte, des signes et des notes remplissaient les marges. Deux livres étaient déjà ouverts et des feuilles en débordaient. Loin dans le smog, le clocher sonna deux heures. Une lampe brûlait sur une étagère, troublant la nuit de sa lumière dansante qui projetait ses ombres sur le travail du padre.

Il feuilleta le livre, parcourut une page du doigt en prenant de brèves notes. Il vérifia l’un de ses papiers et nota quelque chose. Il tourna quelques pages, s’absorba dans une lecture. Il fit une pause. Puis, il poussa un soupir que seuls les chats étaient là pour entendre, et se remit à écrire.

 

 

Morphée appelle. Il égrène, les noms, un par un. Il appelle doucement, en marchant dans le couloir, tout près des murs. Des chuchotements lui répondent. Il s’immobilise. Morphée.

Oui, murmure-t-il.

 

Morphée.

 

 

Il se leva et mit son manteau. Sous le porche de l’église, il hésita, pondéra la perspective d’aller marcher, puis s’assit simplement sur les marches. Il ne pleuvait pas. Les rues étaient encore agitées, et Inigo regarda les gens passer, sans tout à fait les voir.

Dieu s’assit à côté de lui. Ils se saluèrent. Dieu regarda le ciel. Puis il regarda la rue, et les ombres qui pianotaient sur les murs. Il ne regarda pas les gens passer, parce qu’Il faisait déjà ça toute la sainte journée. Et puis c’était la nuit.

– Qu’est-ce que Tu fais là, Dieu ?

– Je Me pose des questions, padre.

 

 

Tu ne lui as pas dit. Pas encore. Pourquoi ? Pourquoi ? Pas encore. Pas encore ? Tu ne lui as pas parlé des corps. Je dois vous parler. Les corps les corps suspendus les corps tu ne lui as pas parlé des corps mais n’en parlez pas je vous en prie – pas maintenant – je voudrais seulement tu ne lui dis que ce dont tu n’as pas le choix mais c’est de votre faute mais la tienne

seulement la tienne

qui d’autre

 

 

Le remue-ménage des rues se faisait plus secret, troublé par les chats et quelques rires, et des cris qui, ponctuellement, s’élevaient et retombaient. Il y avait très peu de lumière.

– Quelles sortes de questions ?

– La présence de Morphée ici génère des dégâts considérables. J’en ignore l’étendue. Ce qui a eu lieu, et qui a toujours lieu alors que Je te parle, rejette Morphée hors de vous. Il n’est plus qu’à la périphérie de l’être humain. Ce qui est impossible. Ce qui est… censément impossible.

– Oui. Je sais de quoi Tu parles. Mais est-ce vous avez une idée de ce qu’il s’est passé ?

– Il y a des hypothèses, répondit Dieu.

Le silence retomba.

 

 

car tu as honte de lui montrer tu as peur qu’elle sache mais comment veux-tu qu’elle te fasse confiance

ce n’est pas ce que je voulais vous dire comment veux-tu qu’elle te fasse

confiance ?

elle sait que vous êtes mortes

elle sait qui vous êtes mais elle n’a pas vu les corps

elle n’a pas besoin de les voir pas tout de suite je vous en prie je veux seulement

savoir

pourquoi elle ?

oui

pourquoi êtes-vous parties la tourmenter à son tour nous ne savons pas dites-moi nous ne savons pas DITES-MOI nous ne savons pas nous ne savons pas nous ne savons pas

 

 

– Est-ce que Tu rêves, Dieu ?

– Non, padre. Je suis immortel.

 

 

Nemo inspecta longuement la possibilité d’interroger directement le padre et les autres de l’église. Personne ne parlait de la nuit des cauchemars, elle le savait, mais c’était aussi la nuit de sa naissance, et elle voulait comprendre. Elle y réfléchit la journée durant, et lorsqu’enfin le chapelier fut couché, elle alla directement toquer à la porte d’Inigo.

– Nemo ?

– Est-ce que je peux vous poser des questions ?

– Oui, bien sûr, entre. Qu’est-ce qu’il se passe ?

Elle resta debout au milieu de la pièce, hésitante, tandis qu’il retournait s’asseoir dans son fauteuil.

– Je voudrais savoir des choses sur… la nuit de ma naissance.

Il resta impassible.

– Vous étiez à l’église quand je suis née ?

– J’étais ici, dans mon bureau. J’ai été pris par surprise, comme tout le monde. Je ne suis sorti qu’à la fin.

– Oh, dit Nemo, déçue.

– Qu’est-ce que tu te poses comme questions ?

– Comment ça s’est passé ? Je veux dire, si ma mère est morte en couches, elle n’a pas pu accoucher toute seule ? Qui m’a récupérée ?

– Louise. A l’époque, elle aidait Phileas, elle connaissait les gestes. Louise a… Elle n’a pas été touchée par les cauchemars. Elle est restée en pleine possession de ses facultés. Cassandre me l’a raconté. C’est grâce à Louise que vous avez survécu toutes les deux, mais j’ignore comment.

Il marqua une pause.

– Tu n’aurais pas dû survivre. Tu étais trop prématurée.

– Combien ?

– Six mois.

Il soupira. Il avait l’air très fatigué.

– Je n’en sais pas plus.

Nemo resta silencieuse. Quelque chose la frustrait. Elle butait contre sa propre naissance, contre ces six mois de grossesse qui, elle le savait pour avoir assisté Phileas sur des accouchements à plusieurs reprises, n’étaient pas viables. Elle tournait et retournait les informations dans sa tête, mais il manquait quelque chose.

Elle bondit soudain sur ses pieds.

– Merci beaucoup, padre.

Elle quitta le bureau en trombe, et s’en fut toquer à la porte de Louise. Celle-ci ouvrit et la fit entrer ; elle se jucha sur la table, les jambes croisées, tandis que Nemo restait debout.

– Dis-moi.

– Tu peux me raconter ma naissance ?

– Hmm…

Louise changea ses jambes de position, et resta pensive un moment.

– D’accord. Alors… Comme tu sais, c’était un peu compliqué à ce moment-là. Ici, y avait pas grand-monde, ça a commencé en pleine nuit. Le padre était dans son bureau. Phileas n’était pas là. Cassandre était avec ta mère, justement. Pas que ta mère eût besoin d’être veillée à ce stade-là de sa grossesse, mais elles s’aimaient beaucoup, tu sais. Et Cassandre… Quand ça a commencé…

Là, sa voix se suspendit. Elle dériva son regard hors de Nemo. Puis, elle reprit, comme si elle se rappelait.

– J’ai entendu ta mère commencer à perdre les eaux, mais je ne suis pas venue tout de suite. Ça a duré… très longtemps, parce qu’elle a commencé quasiment dès le début, et je t’ai cueillie qu’à l’aube, à la fin des hallucinations. Elle… elle… elle hurlait beaucoup, elle disait qu’il se passait des choses dans son corps…

Elle ne s’interrompit pas pour demander à Nemo si elle voulait entendre.

– Ça a duré très longtemps. Elle se débattait, je crois, elle disait… J’ai pas tout entendu, j’étais occupée… Quand je suis venue, c’était pour l’aider elle, pour voir si je pouvais finalement faire quelque chose, mais là, au bout de dix heures, tu étais en train de sortir, toi. Et tu braillais, alors je t’ai prise, j’ai coupé le cordon avec les outils de Phileas, et je t’ai emmenée parce que ta mère hurlait, je t’ai mise au calme. J’ai secoué le padre et Cassandre, parce que je ne pouvais pas vous gérer toutes les deux en même temps. Je suis retournée avec toi. Quand je suis revenue, ta mère était très calme. Je ne sais pas si elle était encore vivante. Cassandre et le padre étaient à côté d’elle, tous les deux. Elle est morte, en tout cas, avant que Phileas ne rentre. Puis on a décidé de te garder. Voilà.

Il y eut un long silence. Nemo regardait le sol.

Elle était sous le choc. Louise était la meilleure personne à qui elle eût pu demander de raconter ça, parce qu’elle n’enjolivait rien, n’esquivait rien. Mais, en contrepartie, elle délivrait les évènements avec une simplicité violente.

Nemo était perturbée. Au lieu de lui apporter des réponses, ce récit ne faisait qu’accroître sa confusion. Elle disait qu’il se passait des choses dans son corps. Louise ne mentionnait pas de soins particuliers à son égard, rien de la fragilité probablement fatale qu’un nourrisson prématuré de trois mois aurait forcément présentée.

– Le padre m’a dit qu’elle était enceinte que de six mois…

– Oui ? Je ne sais plus. C’est vrai. Je n’y ai pas pensé sur le moment.

– Mais comment… Dans quel état j’étais, moi ?

Il lui était très bizarre de penser à ce bébé comme étant elle-même.

– Pas un état particulier. Rouge et très moche, comme beaucoup de bébés, un peu petite peut-être, c’est vrai que tu étais très légère, je n’ai eu aucune difficulté à te porter. Tu ne faisais pas de bruit. Et, quand je suis revenue te voir, tu t’étais endormie.

Nemo la regarda sans un mot. Puis, elle la remercia, et sortit de l’église. Il faisait nuit noire, et froid, mais elle alla droit à la pension des prostituées. Elle hésita quelques instants, puis frappa à la porte. Des bruits se firent entendre à l’intérieur, et Luna ouvrit.

– Nemo ?

– Bonjour, Luna. Je peux… euh… te poser des questions ?

– Oh. Je pensais que tu en saurais plus que moi ! répondit Luna en s’écartant pour qu’elle puisse entrer.

Elle avait les traits tirés, et sa légèreté habituelle était imprégnée d’inquiétude. Nemo fit quelques pas dans le petit salon. Elle se sentit soudain coupable.

– Non, pas Daniel… Je ne parlais pas de Daniel, même si… c’est compliqué aussi.

Elle s’assit par terre, sur un tapis qui avait longtemps été à l’église jusqu’à ce que Cassandre et Inigo l’offrent à Luna.

– Ma mère. J’ai posé des questions au padre et à Louise. Et c’est bizarre.

– Oh… chaton, murmura Luna.

Elle s’assit à son tour, dans un fauteuil qui semblait très vieux.

– Tu veux de l’eau ?

– Non, merci.

– Alors, bizarre ?

– Elles m’ont dit… Enfin, le padre m’a dit que quand elle est morte elle était enceinte de six mois. Et je…

Elle inspira un grand coup.

– C’est pas possible, non ? Je veux dire, je serais morte ? Je me suis dit… Peut-être qu’elle a pas voulu leur dire tout de suite, peut-être que y avait quelque chose, mais toi, tu l’aurais su non ?

– J’aurais su quoi ?

– Si elle était tombée enceinte plus tôt.

– Non, elle leur a dit dès qu’elle a su.

– Mais c’est impossible, dit Nemo.

– Je sais… On se l’est demandé aussi, mais tu sais, la question s’est un peu perdue dans… après ce qu’il s’est passé, et le deuil. Sa mort a été très difficile. Je ne peux pas te dire grand-chose de plus, Nemo. Je suis désolée pour toi.

Nemo regardait par terre et triturait ses mains. Au bout d’un long silence, elle se leva.

– Merci Luna, dit-elle sans la regarder.

Elle prit la direction de la porte. Luna s’était levée, et posa une main sur son épaule.

– Fais quelque chose pour moi, Nemo, s’il te plaît.

Le ton de sa voix alarma la jeune fille, qui se retourna vers elle.

– Monte voir Daniel. Même une heure, même trente minutes. Il va vraiment mal, Nemo.

– Je… Je…

Elle déglutit pour ravaler les larmes qui lui montaient aux yeux.

– Oui. Je vais faire ça.

Elle se détourna de la porte et prit l’escalier. Elle frappa chez Daniel et, sans attendre qu’il se lève pour lui ouvrir, elle poussa la porte.

Il était couché, enveloppé dans une couverture. Elle posa une main sur son front. Il était brûlant, et ses yeux brillaient. Sans un mot, elle mouilla un tissu qu’elle lui passa sur les joues, sur le front et sur les paupières.

– Luna est inquiète, dit-elle.

– Je sais.

Il avait une voix très faible, très basse.

– Je sais pas quoi lui dire. Juste cette… fatigue, si seulement je pouvais dormir je… Ça irait beaucoup mieux…

– Elle ne va pas te juger, Daniel. Tu sais à quel point elle t’aime. Va la voir, ça la rassurera, et elle pourra peut-être t’aider…

Il acquiesça mollement.

– Elle doit savoir comment soigner ta fièvre. Et elle a peut-être des somnifères, des calmants, quelque chose. Tu veux qu’on descende ensemble ?

– J’irai demain matin…

– Tu vas pas y aller.

Il s’assit difficilement, la tête entre les mains.

– D’accord.

Elle le soutint précautionneusement sur les quatre étages. Luna prit immédiatement Daniel dans ses bras, l’air soucieuse.

– Il a de la fièvre, indiqua Nemo. Il ne dort plus… Je sais pas depuis combien de temps il a mangé.

– Merci beaucoup, Nemo. Je vais m’en occuper.

Elle lui sourit. Nemo hocha la tête, étreignit Daniel, et sortit. Elle resta quelques instants devant la maison. Il commençait à être tard, mais elle avait la tête si pleine d’informations, de confusion, qu’elle ne voulait pas rentrer tout de suite, elle voulait marcher d’abord. Elle hésita ; et finalement, elle tourna les talons, et prit la direction de chez Morphée.

 

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