Chapitre 25 : La fugue de Sachenka

 

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Une liste des trigger warnings est disponible ici.

Le pluriel neutre est féminin.

 

< Chapitre 24 : Ce qui a eu lieu

 

Le coup frappa le mur.

Daniel ramena immédiatement son poing dans son autre main, où il le tint fort au point que ses bras tremblaient. Il regardait ses mains, les yeux écarquillés. Puis il regarda Sachenka, qui avait bondi dans un coin du lit, contre les barreaux, les bras plaqués sur ses seins. Elle braquait sur lui un regard plein d’effroi, d’une intensité qu’il ne connaissait pas et qui lui fit violemment enfoncer ses ongles dans le poing qu’il tenait toujours. Il la fixait, tétanisé. Il tremblait tout entier maintenant.

Sachenka saisit sa chemise avec une vivacité animale et la revêtit, puis elle sauta hors du lit et toujours dos au mur, sans quitter Daniel des yeux, elle sortit. Il l’entendit dévaler l’escalier. Elle avait laissé ses chaussures, son pull, son écharpe. Elle allait attraper froid, non ? Il détendit lentement ses mains, fit craquer ses doigts. Caressa les griffures. Luna allait peut-être l’intercepter. Elle allait attraper froid, même si elle rentrait à l’église, c’était le matin, il faisait encore nuit, et puis elle n’avait pas d’autre paire de chaussures, non ? Il fixait le mur, incapable de penser à rien d’autre qu’à Sachenka courant pieds nus dans les rues de La Chapellerie. Il était terrifié de lui-même, de la violence dans ses bras, terrifié d’être si faible que cela surgisse soudain et en même temps il voulait pleurer – pour s’effondrer enfin. Il était si fatigué…

Il agrippa son bras pour se retenir. Il fallait qu’il retrouve Sachenka. Il fallait qu’il s’excuse. Et qu’il lui rende ses chaussures. Il fallait qu’il lui dise qu’il ne le referait pas, que ce n’était pas sa faute, qu’il était très fatigué, qu’il l’aimait, qu’il ne l’aurait jamais frappée, d’ailleurs il visait le mur, qu’il ne voulait pas… Il fallait qu’il lui dise… Il fallait qu’elle le prenne dans ses bras, enfin, qu’elle le touche enfin. Il fallait…

 

Lorsqu’il descendit, elle était partie depuis longtemps. Luna était absente. Il cria le nom de Sachenka sur tout le chemin jusqu’à l’église, mais seul le grondement interminable de la ville lui répondit. L’aube était encore loin. Il tremblait, mais il ne se demanda pas si c’était de fatigue ou de froid. Il contourna l’église pour entrer par la petite porte. Il fut accueilli par le silence épais des murs et du sommeil.

Il monta à l’étage où dormaient les filles. La couche de Sachenka était vide. Celle de Nemo aussi.

– Daniel ?

Cassandre s’était relevée.

– Pardon… Est-ce Sachenka est ici ?

– Elle n’était pas chez toi ?

– Si, mais on… On s’est disputées, elle est… partie.

– Où ?

– Je pensais qu’elle serait revenue ici…

– Tu sais vers où elle est partie ?

– Non, bredouilla-t-il.

Cassandre se précipita hors de son lit, descendit l’escalier et, rapidement, elle réunit Louise et Inigo dans le chœur. Louise, avec sa légèreté habituelle, alluma quelques bougies pour percer l’obscurité de l’église. Elles communiquaient rapidement, à voix basse, une inquiétude grandissante sur le visage.

– Où est Nemo ? demanda Daniel – mais dans l’agitation, personne ne lui répondit.

Inigo entra dans le laboratoire. Louise, emmitouflée dans un manteau trop grand pour elle, sortit de l’église, et le froid entra brièvement. Daniel répéta sa question lorsque le padre revint avec le médecin, mais tout le monde était alarmé par la fugue de Sachenka et on ne faisait plus attention à lui. Il resta au milieu de l’église, les bras ballants, épuisé au-delà du possible, et quelque chose en lui d’effondré. Il sentait l’agitation plus qu’il ne la voyait, comme un tourbillon, une vivacité dont il était absent. Sachenka était partie, Nemo était partie, il était seul avec son dégoût de lui-même, son effroi de lui-même, immenses. Enlisé dans l’horreur qu’il éprouvait à cet instant pour son propre corps et la violence qu’il abritait, sa force, durement gagnée dans son enfance, qui se retournait maintenant contre lui ; pour ses propres pensées, obsessionnelles, ses cauchemars, sa fatigue… Il était seul, si seul et si fatigué, et il voulait Sachenka et il voulait Nemo et il voulait qu’on lui dise qu’il n’y avait pas de problèmes et qu’elles lui disent qu’elles l’aimaient et il voulait dormir.

Dormir.

Il sortit, vacillant, sans que personne ne le remarque, et marcha droit vers l’ancien laboratoire, droit chez Morphée, droit sur Nemo.

Elles se percutèrent presque.

La voyant, il recula, le regard fixé sur elle.

– Tu m’abandonnes vraiment, dit-il.

– Quoi ?

– Pourquoi t’étais pas avec moi ?

– Mais… tu étais avec Sachenka, balbutia Nemo. De quoi tu parles ? Qu’est-ce que tu fais là ?

– Elle est partie, dit Daniel, et toi aussi tu es partie, tout le monde part. Vous m’abandonnez, répéta-t-il, vous me laissez tout seul…

– Partie ? Comment ça elle est partie ?

– On s’est disputées. Je… J’ai… Elle est partie… On sait pas où elle est…

– Cassandre est au courant ? Le padre ?

– Oui. Louise est partie la chercher.

– Tu allais où ? demanda-t-elle brusquement.

– Je… Je te cherchais.

– Tu allais chez Morphée ?

Il ne répondit pas. Nemo le prit par les épaules. Elle ne força pas et pourtant elle l’emporta dans son geste, et dut rééquilibrer sa surprise avant que la colère ne reprenne le dessus.

– Ne – fais – jamais – ça, martela-t-elle. Jamais. Quoi qu’il se passe. Quoi que tu ressentes. Jamais.

– Parce que tu veux pas que je rentre dans tes secrets ?

– Parce que tu vas mourir, abruti ! hurla-t-elle soudain. Tu es malade ! Tu es malade ! T’as pas compris encore ? Ça va t’emmener là-bas ! Comme toutes les autres ! Ça va t’emmener là-bas et tu vas mourir !

Il la regarda sans répondre, ahuri face au déluge de cris qui venait de lui tomber dessus. Nemo l’avait lâché et repoussé devant elle.

– Je… Je… Je… Je suis fatigué…

– Rentre avec moi, dit-elle en lui prenant la main. On va chez toi. Viens.

– Je vais rentrer tout seul, marmonna-t-il.

– Chez toi ? Tu rentres chez toi ?

– Oui.

Il fuyait son regard.

– Pas chez Morphée ?

– Non. Je rentre chez moi.

Dans un élan, elle le prit dans ses bras.

– Promets-moi de pas y aller, murmura-t-elle dans son cou. Promets-moi. Promets-moi.

Il ne répondit pas. Il tremblait.

– Promets-moi !

Elle s’était dégagée et le fixait, et des larmes affleuraient dans son regard. Elle était raide, tout son corps tendu dans l’attente, tendu vers lui. Elle était là, essoufflée, les yeux brillants de fatigue et de peur, elle était là et elle voulait lui faire promettre qu’il n’allait pas mourir.

Après un long silence, il répondit enfin : Je te promets.

Elle s’effondra contre lui, et le serra si fort qu’elle lui fit mal. Elle sanglotait et elle ne disait plus rien, et seulement elle le tenait, et ses larmes ruisselaient dans son cou, mais il ne fit pas un geste pour les essuyer. Il n’avait plus de forces. Il la regardait, l’air vide, toute sa tristesse étranglée par la fatigue. Elle pleurait, pleurait, pleurait, et Daniel, incapable de rien, lui caressait les cheveux.

Enfin, elle recula. Les larmes avaient ravivé le bleu sombre de ses yeux, et ils brillaient comme deux puits au milieu de son visage. Elle lui prit les mains une dernière fois, et enfin se tourna en direction de l’église.

Il la regarda partir, encore longtemps après qu’elle ait disparu, avalée par les ruelles de La Chapellerie.

Lorsqu’elle fut loin, très loin, enfin, Daniel tomba.

Il était à genoux sur le sol. Il hoquetait, il crachait ses pleurs à son tour, des larmes comme projetées hors de son corps et lorsqu’il s’écroula contre le mur, ce fut de de longs gémissements qu’il ne contrôlait pas, pleurant, pleurant de honte et de dégoût et de peur, pleurant de la solitude énorme qui lui pesait, et toutes ses larmes d’épuisement, enfin.

Il avait menti. Bien sûr qu’il avait menti.

 

 

Sachenka marchait.

Elle avait couru, d’abord, dévalé les escaliers et couru dans la rue jusqu’aux quais. Daniel ne la suivrait pas au bord de l’eau. Là seulement, elle s’était immobilisée – et elle avait pris conscience de la nuit et du froid, des regards qui suivaient son passage, et de sa solitude soudaine.

Elle marchait. Elle marchait dans les rues plus petites où elle était seule, car il était à la fois trop tôt et trop tard. Elle avait terriblement froid. Elle piétinait en marchant dans l’espoir de secouer ses pieds engourdis, et frottait continuellement ses mains sur ses bras. Elle oublia bientôt sa colère et sa confusion et sa peur – froid – elle avait seulement froid.

 

 

Nemo se précipita à l’église. Il tournait des images dans sa tête, des images qu’elle ne voulait pas voir, qu’elle repoussait ; elle essayait de se concentrer. Sachenka n’avait nulle part où aller, et il faisait froid, encore nuit, pourquoi était-elle partie ? Vers où avait-elle pu se diriger ? Inigo était dans le chœur, et il marchait en rond, les mains serrées l’une dans l’autre. Phileas avait suivi Louise à la recherche de Sachenka. Cassandre était assise près du poêle dont elle avait ravivé les braises, et elle fixait la porte. Nemo proposa immédiatement son aide, mais le padre hésita.

Lorsque c’était une jeune fille qui disparaissait, le risque de ne jamais la retrouver était décuplé par la traque des souteneurs. Ils embauchaient des femmes pour les enjôler, les attirer, et ils s’en allaient les vendre, et elles n’étaient plus là. Ces femmes étaient la hantise de Cassandre et d’Inigo.

Mais, à La Chapellerie, lorsque quelqu’un disparaissait pour une raison ou pour une autre, on la retrouvait trois fois sur quatre disloquée à l’entrée du laboratoire – c’était à ça qu’il pensait.

Nemo eut un frisson.

C’est Daniel, sur mon visage ?

Elle se sentit coupable, soudain, de son lien avec Morphée. Qu’elle ait lié une relation avec cet être indéfinissable qui vivait là, tandis que les gens, les autres, continuaient de mourir sur son seuil. Elle frémit d’horreur en imaginant le corps de Daniel dans cet état. Elle connaissait si bien ce corps que les images lui venaient sans qu’elle ne les appelle, ses singularités déformées par une horreur qu’on n’identifiait pas, les pieds fendus, les doigts arrachés, les membres sanglants. Des larmes de panique lui montèrent aux yeux. Et Sachenka ? Est-ce qu’elle n’allait pas, elle aussi, là-bas ? Est-ce que la maladie qui y avait mené sa mère, Daniel, et tant de monde avant elles, ne s’était pas emparée d’elle aussi ?

– Je peux aller voir chez Morphée, dit-elle.

Il lui avait fallu un énorme effort pour parler. Elle vit l’angoisse sur le visage du padre, celle qu’il tentait de dissimuler depuis qu’il avait appris la disparition de Sachenka. Elle avait formulé cette possibilité à voix haute, et il ne pouvait plus l’ignorer.

– Je ne sais pas, Nemo… Je sais que tu ne risques rien…

Mais il n’ajouta rien. Elle brûlait de s’y rendre, effrayée qu’il soit déjà trop tard, et elle mêlait dans ses pensées l’intolérable mort de Daniel et celle de Sachenka. Elle pensait aux couloirs de papillons, à l’ambiance de fièvre qui régnait là, à la lenteur de Morphée et sa souffrance, et tout ce qu’il lui avait dit. Qu’est-ce qu’il manquait ? Qu’est-ce qu’il n’avait pas dit, ou qu’il ignorait, qui aurait relié entre elles les malades, l’épuisement de Daniel, et l’incapacité de Morphée à s’échapper de cette prison qu’il détestait tant ?

Est-ce que c’est toi qui les tue ?

Ce n’est pas lui qui les tue, pensa-t-elle, mais elles meurent quand même. Je ne veux pas qu’elles viennent. Et elles continuent de venir. Et elles meurent – et Morphée change de visage – et elles continuent de venir.

Et elle pensa – Et lui. Il était là. Il me regardait.

– Melville Hatter ?

La porte s’ouvrit soudain, et Inigo et Nemo tournèrent la tête d’un même mouvement. Cassandre bondit debout. Louise avait les mains sur les épaules de Sachenka, qui avançait devant elle, enroulée dans le manteau.

 

Chapitre 26 : Phileas et Sachenka >