Chapitre 3 : Châteaux de sable

 

Informations:

Une liste des trigger warnings est disponible ici.

Le pluriel neutre est féminin.

 

< Chapitre 2 : La rencontre

 

La foule était partie. Nemo marchait, lentement, en direction de l’arche.

Elle cueillit une fleur. Rapidement, comme si elle volait ce morceau de couleur au milieu du gris de la ville, morceau de mémoire, qu’elle allait emporter là où on espérait que rien de tout cela n’existe. Elle la rangea soigneusement dans une poche de sa chemise, et alla dans la rue.

Il faisait nuit. Une pluie légère tombait sur la ville. A cette distance, il ne subsistait du fleuve qu’une vague puanteur, diluée dans la fumée des usines.

Nemo se dirigeait d’un pas sûr, empruntant un réseau de petites rues pour s’assurer de croiser peu de monde. Il y eut une femme qui recula, effrayée, dans l’obscurité d’une porte, et une volée d’enfants qui se dispersa à son approche. Elle changea de route.

 

Il lui plaît d’errer ainsi, dans le chemin sinueux des ruelles, bondissant d’une flaque à l’autre sous le linge suspendu. Elle a besoin de marcher. Un pas après l’autre, sa mémoire s’effiloche, comme retenue par l’entrée béante qui reste derrière elle. Les détails se confondent ; il lui semble qu’elle dévide un long rêve sous ses pas, une brume d’images, ponctuée de reliefs.

Et, au-delà du rêve, Morphée.

Elles se sont dit au revoir comme si c’était pour toujours ; elle lui a assuré pourtant qu’elle allait revenir, mais il n’a pas semblé la croire. Son inquiétude l’a bouleversée. Le monstre de la foule, ce n’est qu’un dieu misérable, pris dans ses propres murs…

De la foule, ses pensées dérivent sur ceux et celles qui sont mortes, celles et ceux qui tombent malade. Un frisson la tient, elle ralentit, suspend ses pas. Le monstre. Est-ce que c’est le même monstre qui crache les corps disloqués ? qui souffle la maladie dans les rues ? Est-ce qu’il s’agit de Morphée ? Ça lui tord le cœur – ou est-ce qu’il y a un autre monstre, tapi dans les profondeurs du bâtiment ?

Machinalement, elle tâte ses bras, son ventre et son visage, pour s’assurer que tout est bien à sa place.

 

Elle emprunta la porte de service de l’église, qu’elle referma soigneusement derrière elle. Une chaleur bienvenue l’accueillit ; le poêle rougeoyait au centre des piliers. Il peinait à éclairer la voûte. Ses flammes dessinaient des ombres larges, dédoublées par le halo des bougies. Tout autour du foyer, des tapis couvraient le sol, et des tentures chamarrées étaient suspendues entre les piliers. Une femme aux longs cheveux blonds était assise devant le poêle, et remuait la braise avec un tison.

– Oh, Nemo. Cassandre te cherche dehors.

Elle avait élevé la voix sans se retourner. Nemo vint s’assoir auprès d’elle, tendant ses mains vers le foyer. La femme se leva.

– Reste au chaud. Je vais prévenir le padre.

– Merci Louise…

Elle se rendit jusqu’à une petite porte au fond de l’église, dissimulée derrière une tenture. Elle toqua légèrement.

– Nemo est rentrée.

– Mon Dieu !

Un homme de haute stature, le crâne dégarni, se précipita vers la jeune fille. Elle n’eut pas le temps de se lever qu’il l’étreignait avec force.

– Mon Dieu Nemo… Tu es vivante.

– Je suis partie depuis… longtemps ?

– Deux jours !

Elle reçut la durée comme une gifle. Il lui semblait n’être restée que quelques heures, une journée, le temps que la nuit tombe. La fébrilité du padre était pourtant, quelque part, rassurante ; elle ancrait dans la réalité la mémoire flottante que Nemo gardait de chez Morphée. Sur la route, elle s’était surprise à douter qu’elle y était réellement restée.

– Mais Phileas… Melville Hatter, bredouilla-t-elle.

– Cassandre et Louise se sont relayées à ta place, répondit le padre.

Il s’agenouilla à sa hauteur.

– Qu’est-ce qu’elles t’ont fait, Nemo ? Elles t’ont fait mal ? Tu vas bien ?

Il semblait bouleversé.

– Je suis tellement désolé…

La porte de l’église s’ouvrit. Une seconde femme, à la chevelure noire et bouclée, se coula dans l’ouverture. Lorsqu’elle vit Nemo et le padre devant le poêle, son visage chavira. Elle se précipita sur elles ; à son tour elle la prit dans ses bras – une étreinte de soulagement intense, qui acheva de convaincre Nemo qu’elle n’avait pas rêvé.

Elle prit conscience qu’elle tremblait, et soudain, elle se mit à pleurer. Accrochée à la femme qui la tenait, la main du padre posée sur son dos, elle versa les larmes de colère et de fatigue qu’elle avait réservées tout le long du trajet, les larmes de honte, de peur, de douleur. La haine de la foule et l’effroi et l’injustice, le soulagement trahi et la rencontre et le ballet trop intense des émotions, toutes les larmes qu’elle n’avait pu déverser face à la foule, face à Morphée.

La femme la serrait longuement. Enfin, alors que ses pleurs s’espaçaient, elle s’écarta, conservant tendrement la main de Nemo dans les siennes.

Louise s’était éclipsée en silence.

– Nemo, tu es blessée ?

– Je me suis fait mal quand on m’a jetée dans la cour. Je suis tombée sur les pavés.

Le padre crispa les poing, mais il garda le silence.

– Plus tard, Inigo, dit doucement la femme. Nemo. Tu nous raconteras demain. Tu as mal où ?

Nemo toucha ses côtes. La douleur s’était atténuée depuis sa chute.

– Ça va mieux.

– Tu as faim ?

– Beaucoup, réalisa-t-elle.

– Il reste du bouillon, lança Louise depuis les piliers. Froid.

– Ça fera l’affaire.

Elle apporta une écuelle remplie d’un liquide clair. Nemo lui sourit avec reconnaissance, et, sans prendre le temps de le réchauffer, elle but avidement.

– Je vais retourner travailler, dit Inigo. Nemo… Tu viendras me voir pour me raconter ce qu’il s’est passé ?

Elle hocha la tête.

– Cassandre ?

– Je reste avec elle.

– Merci.

Il s’éloigna jusqu’à son bureau. Elles éteignirent le poêle, déposèrent l’écuelle près de la porte de Louise, et grimpèrent en silence l’escalier qui menait à l’étage. Il y avait là deux couches faites d’une multitude de tissus entassés ; Nemo rapprocha la sienne, et elles se blottirent chacune dans leur lit. Cassandre prit ses mains et lui sourit.

– Tu veux un conte ?

– Oh oui !

Le visage de la jeune fille s’était illuminé. Cassandre rit, et, tout bas pour ne pas troubler l’écho sous les voûtes, elle conta les énigmes de l’Hôte Aveugle au roi Heidrekr.

– Roi Heidrekr, réfléchit à l’énigme…

Nemo, qui connaissait le chant, chuchotait les réponses lorsqu’elle s’en rappelait, et souriait lorsqu’elle avait touché juste. L’étrange équilibre de cette suite d’énigmes, et sa conclusion mystérieuse la fascinaient, suffisamment pour qu’elle en oublie un temps les évènements de la journée. Elle énuméra le pont au-dessus de la rivière, et le feu caché dans l’âtre ; le soleil et la joute d’échecs, le sang qui ne se tait jamais, et le cheval à huit pattes.

– Dis-moi cela pour en finir, récita Cassandre, si tu es le plus savant des rois : que dit Ódinn à l’oreille de Baldr avant qu’il fût placé sur le bûcher funéraire ?

Elle laissa se suspendre une seconde.

– Le roi Heidrekr dit…

– Toi seul sait cela, créature monstrueuse, compléta Nemo, comme un écho.

Et le chant se terminait ainsi.

 

 

Une main qui frôlerait le mur sentirait le relief des papillons, encore confus, collés en grappes. Une aile, large et brune, s’extirpe ; elle se met à battre, frappant les petites têtes recroquevillées. Quelques autres s’agitent, déplient leurs antennes. Un long tremblement parcourt les murs. Les papillons s’éveillent, tirant, se démenant pour sortir. Les frissons se transforment en spasmes. Violents. Ils jaillissent et se percutent ; le choc détache les écailles, déchire les longues ailes opaques. La poussière brune flotte dans l’air, déplacée par les vagues d’assauts. Morphée voudrait endiguer le massacre, mais des milliers de petites blessures le piquent, l’épuisent, il secoue la tête, il refuse de penser, non – Qu’est-ce que tu as fait ? Ce sont les voix qui murmurent. Qu’est-ce que tu as fait ? Et des soupirs martelés, embrouillés dans la souffrance des papillons : Qu’est-ce que tu as fait ?

Les murs se contractent autour de lui. Il tombe à genoux, le front au sol, et la litanie incessante – Qu’est-ce que tu as fait ? Qu’est-ce que tu as fait ? Qu’est-ce que tu as fait ?

 

Les mains agrippées à son visage, il ferme les yeux pour se remémorer le regard de Nemo. Une fois de plus, les voix le forcent, le dépècent, mais lui – il se rappelle d’une étrange chaleur.

Il serre ses bras autour de son torse. Doucement, il se balance, et peut-être qu’il murmure, qu’il chante, très bas, pour bercer son corps meurtri. Il presse ses mains sur sa peau glacée. Il est effroyable ce corps qui porte les marques de sa propre violence, si plein de désespoir, labouré des infinies petites coupures des papillons. Il se tient violemment, car il voudrait tout arracher ; il voudrait que ce ne soit pas lui, que ça ne fasse plus mal de se blesser.

Lentement, très lentement, Morphée éclate en sanglots. Ce sont des pleurs secs, violents. C’est quelque chose qui se brise en lui, des cristaux de verre qui éclatent dans le silence de son corps, des châteaux de sable qui s’effondrent, et la honte, et la rage, et la peur dans cette cascade coupante, dispersant leurs grains dans les replis de la chair, venant gratter, craqueler, fissurer la peau, appeler l’air, l’air libre et froid qui précipite en lui le monde.

Il émerge. Il lui semble maintenant que Nemo l’a réveillé et qu’il ne voulait pas. Il pleure d’être conscient, Morphée, de voir tout ce qu’il a fait, et tout ce qu’il lui reste à faire.

Mais, ainsi que la toute petite boîte au fond de la boîte de Pandore, c’est aussi de soulagement qu’il pleure, et c’est aussi d’espoir, car enfin il est éveillé.

 

Chapitre 4 : L’église >