Chapitre 4 : L’église

 

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Une liste des trigger warnings est disponible ici.

Le pluriel neutre est féminin.

 

< Chapitre 3 : Châteaux de sable

 

– Nemo…

Une main effleura son visage.

– C’est l’heure.

Elle battit des paupières.

La lumière grise de l’aube traversait les vitraux. On entendait, étouffée, la rumeur de la ville qui s’éveille : les usines grondantes et le murmure des foules en marche, les cris des marins saluant les quais, la course des enfants dans les ruelles. La dernière note d’un clocher s’étouffait dans le smog.

Nemo se mit debout. Elle dormait toute habillée et n’eut qu’à s’emmitoufler dans un pull. Le temps qu’elle descende, Cassandre était déjà partie. Elle écarta une tenture et frappa à la porte qu’elle dissimulait. Elle allait recommencer, lorsque des pas se firent entendre, et une clé tourna dans la serrure.

Un visage disproportionné apparut et blêmit. La main, large et maigre, qui se soutenait sur le chambranle, se crispa. Il la fixait.

– Phileas ?

La mention de son nom sembla le secouer.

Elle entra et il referma rapidement la porte. Il fermait toujours à clé. Il faisait chaud à l’intérieur : un athanor rond fumait au centre. Un autre fourneau, plus petit, était éteint. Il y avait là d’innombrables fioles, bouteilles, flacons sur des rangées d’étagères, les bocaux sur une autre, une paire de soufflets. Des instruments de mathématiques et d’écriture étaient alignés sur le bureau, auprès d’un imposant alambic. Une lampe à pétrole formait l’éclairage principal de la pièce.

Des squelettes, rats et chats suspendus au plafond, tournoyaient lentement, comme des pendules au bout de leur fil. Un globe terrestre occupait un angle à côté d’un coffre. Une unique araignée avait là droit de cité : elle déployait sa toile autour d’un télescope, dont seules les lentilles étaient encore sous protection. Quant aux manuscrits, ils étaient rangés dans une bibliothèque, à portée de main du bureau. Là il aurait été difficile de mettre un semblant d’ordre, tant ils étaient tous disparates, souvent incomplets, la tranche déchirée, les pages cassantes.

Enfin, dans le fond de la pièce se découpait une porte plus petite, mais toujours haute – et pour cause : Phileas mesurait moitié plus qu’un homme adulte. Le plafond était élevé, mais il se tenait courbé par habitude. Il se déplaçait de façon inégale, car son dos le faisait souffrir en permanence ; il avait de larges oreilles sur une tête petite, une arcade sourcilière proéminente, et une longue, mais étroite mâchoire. Il avait, surtout, des yeux petits, renfoncés dans leurs orbites, qui attiraient immédiatement l’attention. Le regard de Phileas était étincelant et dur.

Et ce regard ne quittait pas Nemo depuis qu’elle était entrée. Il la fixait comme on fixe un fantôme. Il lui faisait peur.

– Phileas, commença-t-elle bravement. Pourquoi…

– Tais-toi.

Elle resta bouche bée. Il la détaillait en silence. Le plus inquiétant, peut-être, était qu’il lui portait rarement tant d’attention ; en temps normal, il se contentait de lui donner des ordres.

– T’es sortie, finit-il par dire.

– Oui.

L’une et l’autre n’avaient jamais fait mystère de leurs sentiments. Nemo ne ressentit ni surprise, ni colère. Seulement un profond dégoût à l’idée qu’il était satisfait de la voir rentrer, non pas parce qu’elle était vivante, mais parce qu’elle allait pouvoir étancher sa curiosité. L’intérêt de Phileas pour l’ancien laboratoire était connue ; à cet instant, elle détenait des informations qu’il aurait payées à prix d’or, ou de sang. Mais le médecin usait l’or à d’autres fins, et Inigo lui interdisait formellement de tuer dans l’enceinte de la ville.

– Qu’est-ce que t’as vu ?

– Rien.

– Rien ?

– J’étais blessée. Je suis rentrée pour me cacher. Je me suis évanouie et je suis sortie quand je me suis réveillée.

Elle s’était décidée, très rapidement, à mentir. C’était difficile. Il fallait rester simple.

– Décris l’entrée.

– C’est un couloir. Les murs sont vieux et bruns. Y avait pas de porte, mais ça ne faisait pas beaucoup plus de lumière, c’était très sombre. J’ai rien vu d’autre à l’intérieur. Y a un puits dans la cour. Et des fleurs. Rouges.

– Quelles fleurs ?

– Je sais pas.

Elle portait la même chemise que la veille, et remercia le ciel que la fleur ne dépasse pas de sa poche.

Mentir à Phileas était un jeu dangereux. Mais elle ne lui faisait pas confiance. Morphée était seul et impuissant, et elle soupçonnait Phileas d’être capable de l’atteindre si elle lui en donnait les clés.

Nemo était convaincue qu’il avait vécu si longtemps que son cœur était tombé en poussière dans sa poitrine.

Il attendait. C’était évident qu’il ne la croyait pas. Ses lèvres s’étaient pincées, et son visage frémissait de colère.

– T’as pas le droit de me toucher, dit-elle.

Elle prenait soin de le lui rappeler à chaque fois que c’était nécessaire.

– T’as pas le droit de me mentir, gronda-t-il.

Le padre n’a rien dit sur ça, songea-t-elle. Mais elle ne le dit pas.

Malgré elle, Nemo admira la maîtrise dont il faisait preuve. Il ne se donnait usuellement pas tant de peine.

– Tu as senti quoi, à l’intérieur ?

– Pas grand-chose. J’avais mal. La foule m’a jetée par terre. Je t’ai dit, je me suis évanouie.

– Et quand tu t’es réveillée ?

– Rien. J’avais peur. J’avais peur de mourir comme les autres. Je suis juste sortie le plus vite possible.

La main de Phileas, posée sur le rebord en pierre de l’athanor, tremblait. Un long silence succéda au dialogue. Brusquement, il se retourna vers son bureau. Nemo resta là, mal à l’aise et désœuvrée.

– Pourquoi tu veux savoir tout ça ?

– Ça te regarde pas.

Il s’affairait avec ses instruments de mathématiques.

– Je t’ai dit des choses. Je veux savoir ce que tu vas en faire.

– Ça te regarde pas, répéta-t-il.

– Ça me regarde ! Y a que moi qui sait !

Elle regretta immédiatement. Il s’était déjà retourné, le regard braqué sur elle.

– Qui sait quoi ?

– Comment c’est… dedans, répondit-elle maladroitement. Comment ça fait.

Il avança droit sur elle. Il la dominait de toute sa taille de géant. Nemo voulut reculer, mais elle était déjà acculée contre le mur.

– Qu’est-ce que tu sais ?

– Rien. Rien. Rien…

Phileas balança violemment son poing dans le mur, et le laissa collé contre la pierre. Il baissa les yeux sur elle.

– Tu perds mon temps, sale égoïste. Tu mérites pas ce que tu sais.

Nemo voulut balbutier pour se défendre, mais aucun mot ne sortit de sa bouche. Elle tremblait de tout son corps.

– Dehors.

– Mais on…

– Dehors !

Phileas déverrouilla la porte d’un coup sec. Nemo sortit précipitamment et courut jusqu’à se plaquer, pantelante, contre un pilier de l’autre côté de la nef. Elle força sa respiration à ralentir.

La situation n’était pas insolite, mais elle ne s’habituait pas au visage effrayant de Phileas lorsqu’il était en colère.

Elle n’avait aucune envie de se rendre en avance chez Melville Hatter. Elle songea à partir chercher Daniel dans la rue ; mais il faisait jour, et il y aurait la foule. Elle finit par décoller de son pilier et se rendre à l’étude du padre. Elle toqua une série de petits coups. Il y eut un instant de flottement, puis un bruit de serrure se fit entendre, et la porte s’ouvrit. Il sourit en la voyant.

– Bonjour, Nemo. Tu n’es pas avec Phileas ?

– Il m’a mise dehors, marmonna-t-elle.

– Tu as besoin de quelque chose ?

– Je pensais… Vous voulez que je vous raconte ?

– Oh. Bien sûr. Entre.

Il s’effaça pour la laisser passer.

L’étude était meublée d’un bureau large et sobre, taillé dans la pierre. Les murs disparaissaient sous les livres, excepté une petite lucarne qui filtrait la lumière par un vitrail. La masse d’ouvrages condamnait presque la petite porte qui se découpait dans le fond. Une lampe à pétrole éclairait la pièce, complétant la lueur rougeoyante d’un poêle. Inigo invita Nemo à s’asseoir.

– Comment est-ce que tu vas ? Tu as toujours mal ?

– Oui, mais ça va mieux. Je n’ai rien dû casser.

– Bien.

Elle s’installa en tailleur sur la chaise.

– Je vais chez Daniel ce soir. Vous expliquerez à Cassandre ?

– Oui, bien sûr.

Il y eut un silence.

– Tu me racontes ?

 

Et Nemo raconta.

Elle parla de la procession, de la foule, et de l’angoisse. Elle s’échauffa en parlant ; si elle était restée, depuis la veille, sonnée par les évènements, obnubilée par Morphée plus que par la foule, maintenant toute sa peur et sa colère ressurgissaient.

Lorsqu’elle eut atteint le point de son récit où elle franchissait le seuil de Morphée, elle hésita.

Elle brûlait d’envie de dire la vérité au padre. Il comprendrait, elle en était sûre, et il pourrait peut-être même lui expliquer ce qu’elle ne pouvait pas comprendre. Elles pourraient en parler. Mais à son tour, il en parlerait à Phileas, inévitablement ; il faudrait donc, en premier lieu, lui avouer avoir menti. Elle ne pouvait s’y résoudre. Dans l’urgence, elle choisit la solution qui lui semblait la plus simple.

Elle développa son récit sur le l’endroit et son étrangeté. Elle évoqua les papillons, et même les murs qui se déformaient ; elle dit, aussi, qu’elle s’était rapidement évanouie.

Elle omit toute mention de Morphée. Inigo écoutait en silence.

– Je suis rentrée, et… voilà.

 

Il ne répondit pas immédiatement.

Elle n’osait pas le regarder. Une question lui brûlait la bouche.

– Vous allez faire quelque chose ?

– Comment ça ?

Elle s’empourpra.

– Pour la foule…

– Qu’est-ce que tu voudrais que je fasse ?

– Les punir, dit-elle très bas.

Il y eut un silence.

– Je ne peux pas, dit-il.

Elle sursauta.

– Mais elles m’ont… Elles voulaient me tuer !

– Laisse-moi t’expliquer…

– Padre ! Elles… Vous pouvez pas… ne rien faire !

Nemo était, subitement, au bord des larmes, et elle les effaça d’un geste rageur.

– Laisse-moi t’expliquer.

– Mais padre…

– Nemo ! Ce qu’il s’est passé me révolte, et me met en colère. Même si ça ne se voit pas. Je ne suis pas du tout insensible à ce qu’elles t’ont fait, à l’intention qu’elles ont eu. Est-ce que tu me crois ?

Elle ne répondit pas.

– Écoute. Aucune d’entre elles n’aurait fait ça isolément. La priorité, à mes yeux, c’est que ça ne se reproduise pas, avec toi ou avec quelqu’un d’autre. Écoute-moi – cette foule a peur, Nemo. Elles ont peur, de plus en plus peur. Les punir, leur interdire l’accès à l’église par exemple, ne fera que les fragiliser individuellement et les pousser à se regrouper comme elles l’ont fait là. Et elles dirigeront leur haine contre nous, par rancœur, et contre toi, en représailles, parce que notre décision découlera de ce qu’il s’est passé. Tu comprends ?

– Vous allez faire quoi, alors ?

– Je vais leur parler. Certaines m’écouteront.

– Mais…

Elle s’était levée, incapable de rester immobile.

– Vous leur avez déjà parlé ! Vous avez dit à tout le monde que je n’ai rien à voir avec la maladie. Ça n’a rien changé !

– Nemo…

– La seule raison pour laquelle elles ne vont pas recommencer, c’est qu’elles ont encore plus peur ! cria-t-elle. Elles s’en fiche de ce que vous leur dites !

– Nemo, Nemo, je ne le prends vraiment pas à la légère, j’essaie juste de comprendre ce qu’il se passe, et d’agir en conséquence…

La bouche tordue par l’envie de pleurer, elle voulut répondre, se ravisa, et sentant ses sanglots gonfler, elle traversa l’étude et sortit.

 

 

Morphée marche. Il essaie de ne pas cesser de marcher (ne pas se replier, ne pas – s’immobiliser) ne pas s’immobiliser.

Il s’immobilise soudain.

Un bruit de pas.

 

Chapitre 5 : Les masques >