Chapitre 5 : Les masques

 

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Une liste des trigger warnings est disponible ici.

Le pluriel neutre est féminin.

 

< Chapitre 4 : L’église

 

Ce ne fut qu’une fois dans la rue que Nemo éclata. Elle était furieuse contre le padre qui voulait ménager la foule et non pas la punir, et elle pleurait de colère et d’un intolérable sentiment d’injustice. Elle comprenait ses arguments, mais elle était incapable de s’y résoudre. L’idée de retourner à son quotidien après une si grande trahison, de voir revenir à l’église celles et ceux qui étaient dans la procession, voir Inigo leur apporter nourriture et chaleur et Cassandre leur conter des histoires – c’était insupportable. Elle marcha droit jusqu’à la maison de Melville Hatter et ne regarda personne. Elle ne voulait pas de leur jugement, de leur surprise, de leur effroi.

Elle entra et ferma soigneusement à clé. Là seulement, elle prit le temps de sécher ses larmes et de respirer. Le vestibule était silencieux ; c’était une pièce étroite, traversée par deux portes, meublée d’un porte-manteau et d’une petite colonne. Il était posé dessus un panier rempli de masques blancs. Nemo en attacha un sur son visage, avec les gestes rapides de l’habitude. On ne voyait plus qu’elle avait pleuré.

Elle passa la seconde porte, longea le couloir, et, soulagée de n’avoir croisé personne, entra dans la cuisine. Il était plus tôt que l’heure à laquelle elle venait d’habitude, et Cassandre terminait de mettre de l’ordre. Elles échangèrent quelques mots avant qu’elle ne reparte pour l’église, et Nemo resta seule.

 

 

L’enthousiasme fiévreux qui l’a submergé, précipité dans les couloirs, a décru aussi vite qu’il est monté. Un bruit de pas, oui – des pas inégaux, trois, peut-être quatre à l’intérieur. Morphée marche plus lentement. Les papillons se contractent. La bâtisse déglutit.

… suspension.

Un carnage  – en attente, comme une tension chuchotée, comme un cauchemar – suspendu.

 

 

Melville Hatter fixait son reflet dans le miroir en pied. Le masque gisait sur la table de nuit ; son visage était nu. La peau pendait le long de ses joues, d’une grande pâleur, marquée seulement par les traits rouges que laissait le masque. Il leva une main tremblante vers son menton. Craintivement, il toucha la peau glabre. Puis, il monta effacer une bulle de salive échappée de ses lèvres, frôla son nez, contourna ses yeux.

La main tavelée quitta le visage pour gagner son reflet. Du bout des doigts, il caressa la face étrangère sous la froide surface du miroir. Il ne reconnaissait pas ces traits lourds et cette bouche tordue. Il eut un frisson de dégoût lorsqu’il vit, avant même de la sentir, la bave mousser entre ses lèvres. Il aspira très vite.

Trois coups toqués à la porte – légers – le firent violemment sursauter. Il saisit le masque et le noua précipitamment sur son visage. Il fit le nœud de son peignoir et s’assit sur son lit, dos à la porte.

– Entrez !…

Elle obéit.

– Bonjour, Monsieur. C’est Nemo. Cassandre est partie. Est-ce que vous avez besoin de quelque chose ?

Melville Hatter s’efforçait de maîtriser son tremblement. L’enfant était dans son dos, mais il entendait, à sa voix étouffée, qu’elle portait le masque. Il se calma un peu.

– N-non.

– Bien, Monsieur.

Et elle se retira.

 

 

Ça murmure, ça virevolte. Il a voulu faire demi-tour, mais déjà il a croisé son regard. Morphée s’effondre contre un mur, les mains sur son visage. Les papillons se précipitent sur lui, le couvrent, l’embrassent. Il a reculé, il s’est dérobé à son regard mais c’est trop tard, forcément. Il entend les glapissements de la femme (c’est une femme) la façon dont elle respire, dont elle trébuche (elle essaie de repartir) et puis le chuchotement des papillons qui s’engouffrent en elle, le battement de leurs ailes, infime, le grattement des antennes (elle lâche un premier hurlement, long – traversé par un hoquet) et déjà les murs se transforment, redessinent indéfiniment leur carte, et son visage le tire de nouveau, il essaie frénétiquement de le retenir mais évidemment évidemment ça ne marche pas –

 

 

Ce rituel était quotidien. Le chapelier ne lui demandait jamais rien avant le milieu de l’après-midi, mais elle venait tous les jours indiquer sa présence à treize heures, lorsque Cassandre lui laissait le service. Melville Hatter réagissait violemment à tout ce qui sortait un peu de son ordinaire, et vivait dans l’idée que le monde entier lui voulait du mal. Que Nemo ne vienne pas pointer à l’heure précise le plongeait dans un océan de doutes, et sa peur tournait vite en explosion de colère. Dialoguer avec le chapelier tenait du labyrinthe ; le moindre faux pas, le moindre choc sur une paroi faisait claquer la gueule des haies.

Comme à son habitude, Nemo partit nettoyer la maison. Le travail qu’elles accomplissaient ici avec Cassandre se résumait simplement : diminuer au maximum les responsabilités de Melville Hatter. Elles faisaient le ménage et la cuisine, lui donnaient à manger comme à un enfant, lui faisaient la toilette, et la lecture. Bien qu’elle ne se trouve jamais tranquille en présence du chapelier, Nemo adorait lui lire des histoires. Elle passait ses heures de creux dans la grande bibliothèque, grimpant sur l’échelle et sur les fauteuils, explorant les livres : elle feuilletait les encyclopédies et les ouvrages scientifiques, suivait du doigt le tracé des cartes, plongeait dans les romans aux pages craquantes – parfois, ceux qui étaient écrits dans des signes qu’elle ne comprenait pas – et avait même fini par débusquer, dissimulés derrière un panneau de bois, de minuscules recueils de photos érotiques.

La moitié de sa culture était contenue dans cette bibliothèque. Le reste était un patchwork de conversations qu’elle tenait avec Cassandre et le padre, parfois Phileas, qui étaient tous les trois savants dans leur domaine. Louise, elle, connaissait la botanique, la cuisine et l’âme humaine ; mais elle n’en parlait pas beaucoup.

Souvent, après avoir laissé Melville Hatter dans son lit, Nemo restait encore une heure dans la bibliothèque pour lire tranquillement. La seule chose qui la retenait de passer la nuit dans les livres était, outre la fatigue, l’interdiction d’ôter le masque hors de la cuisine ou du vestibule. Le chapelier mettait très longtemps à s’endormir, et se réveillait fréquemment ; parfois il ne dormait pas du tout. Il sortait rarement, mais le risque existait.

Nemo n’était donc jamais restée trop tard, et elle rentrait tous les jours avant minuit.

Elle se demandait, parfois, ce que faisait le chapelier lorsqu’il était seul dans sa chambre. Elle l’imaginait allongé sur son lit, portant le masque glacé, les yeux fixés au plafond, immobile. Elle n’avait jamais vu son visage. Avant sa mort, Alma Hatter était seule autorisée à voir la face nue de son mari ; depuis, on se demandait si lui-même la voyait encore.

 

 

et ça bouge encore…

Elle – il entend les premiers craquements – sans la voir il la sent se tordre (elle vient de déboîter une épaule – elle hurle, elle tire peut-être sur son propre bras, elle griffe) elle frappe son pied par terre avec une violence inimaginable, elle frappe son pied à le briser et elle crie, elle continue de crier, elle va déchirer sa bouche – elle court à l’extérieur, elle court mais elle tombe ; elle laisse échapper une suite de mots haletants, sans queue ni tête, entrecoupés de gémissements et de gargouillements étouffés dans des bulles de sang. De son visage jaillissent des grimaces atroces. Elle manque se disloquer la mâchoire en poussant un si terrible hurlement que quelqu’un, au loin, s’éveille… Et ses mains s’animent, commençant à lui lacérer le visage, hurlant, bredouillant et Morphée gémit déjà, lui, il sait que ça va durer encore, mais il ne gémit pas pour elle non, il gémit parce que – parce que –

parce qu’il espérait que c’était fini.

 

Un sursaut plus violent que les autres la projette en hauteur. Lorsque son corps heurte finalement le sol, elle ne bouge plus.

 

 

La nuit tombait. Nemo venait de rapporter à la cuisine le repas du soir à peine entamé. Elle alla chercher le livre qu’elle avait choisi, et se rendit dans la chambre du chapelier. Elle toqua trois coups.

– Entrez.

Elle fit un pas dans la chambre. Il était enfoncé dans un fauteuil près de son lit, la tête baissée.

– C’est Nemo, Monsieur.

– Nemo, grogna-t-il.

Une bulle de salive s’échappa de la fente qui taillait une bouche dans son masque de porcelaine. Sa main se déplaça sur le bras du fauteuil, tremblante, évoquant une araignée malade.

Elle l’aida à se lever, l’amena vers le lit et le borda. Puis, elle s’installa en tailleur dans le fauteuil, posant le livre sur ses genoux. C’était un recueil de contes danois. Melville Hatter remua un peu.

– Est-ce que je peux commencer à lire, Monsieur ?

– O-oui.

Elle ouvrit le livre et le feuilleta jusqu’à la page qu’elle avait choisie.

– Il était une fois, commença-t-elle, un prince qui voulait épouser une princesse, mais une vraie princesse. Il fit le tour de la terre pour en trouver une mais il y avait toujours quelque chose qui clochait…

Et Nemo raconta l’histoire du prince qui cherchait une princesse, de la princesse qui vint sous l’orage, et de la vieille reine qui voulut la mettre à l’épreuve. Le conte était court, mais elle lisait lentement, modulant sa voix sur chaque personnage. C’était son corps tout entier qui donnait forme à ses mots.

Le chapelier, doucement, s’apaisait.

 

– Le prince la prit donc pour femme, sûr maintenant d’avoir une vraie princesse et le petit pois fut exposé dans le cabinet des trésors d’art, où on peut encore le voir si personne ne l’a emporté.

Nemo marqua une pause. Melville Hatter était immobile. Sa respiration rauque résonnait sous le masque.

– Et ceci est une vraie histoire, conclut-elle.

Et elle ferma le livre.

 

Chapitre 6 : Daniel >