Chapitre 7 : Sous les toits

 

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Une liste des trigger warnings est disponible ici.

Le pluriel neutre est féminin.

 

< Chapitre 6 : Daniel

 

Daniel et Nemo étaient restées, un long moment, sans parler. Elles promenaient seulement leurs mains l’une dans l’autre, en caresses distraites, polies par l’habitude. Daniel avait renversé la tête en arrière et regardait le ciel. Il faisait gris, puisqu’il ne faisait jamais grand-chose d’autre ; un gris épais et sombre, qui ne laissait passer aucune étoile. Même en hauteur, leur regard était encore dépassé par les cheminées d’usine qui hérissaient l’horizon.

Nemo finit par se lever et il l’imita machinalement. Elles dévalèrent les escaliers de l’autre côté. Elles prirent une ruelle qui ne donnait pas directement sur l’entrée des logements ; mais même ici, le peuple grouillait. Il était si affairé, à cette heure du soir où beaucoup ignoraient encore où elles passeraient la nuit, que personne ne prêta attention à elles. Une part se précipitait vers les hospices, quand d’autres commençaient à se résigner. Il y avait les essaims d’enfants, très jeunes, qui bondissaient entre les gens, et les hommes, les femmes, assis contre le mur, blotties dans leurs haillons. Nemo, malgré le ressentiment qu’elle éprouvait pour la foule, sentait son cœur se tordre à chaque soir qu’elle passait dans ces rues.

Certaines accusaient des marques de fatigue extrême. Il n’était pas toujours facile de deviner qui était rongée par la maladie, et qui s’était fait refuser un lit trop de fois consécutives. Cependant, les malades avaient cet air absent, ce regard porté vers un indéfinissable point fixe qui, après quelques minutes d’attention, les isolaient du peuple fatigué.

Nemo ne put s’empêcher de ressentir un frisson d’angoisse. Il y eut des regards tournés vers elle, des regards de crainte et presque de haine qu’elle ne sut pas tenir. Elles mouraient. C’était aussi simple et aussi insoutenable que ça. Elles mouraient, et Nemo, parce qu’elle était née en même temps que la maladie, parce qu’elle était sortie vivante de leur tombeau à tous et à toutes, avait quelque chose à voir avec ça. Personne n’oserai plus la toucher, mais leurs sentiments, plus qu’intacts, avaient été ravivés par les évènements récents.

Plus ; qu’elle soit vivante témoignait de leur geste, et cela même leur était insupportable.

Elle n’avait jamais ressenti sa différence plus violemment que depuis qu’elle était revenue de chez Morphée.

 

Elles ont peur, de plus en plus peur. Les paroles du padre lui revenaient. Nemo savait que la foule était déjà prise dans une vie qui n’en était pas une même avant l’accident et la venue de Morphée. J’ai l’impression qu’elles traversent leur existence en regardant droit devant elles, alors que moi… alors que moi, moi, j’ai le luxe de regarder autour.

Et vous ne l’avez pas.

Elle baissa les yeux.

 

Elle avait marché vite, pour gagner une zone moins peuplée.

– Il est prisonnier, reprit-elle finalement, en réponse à la question silencieuse de Daniel. Je ne sais pas pourquoi… En tout cas, il peut pas partir.

– Mais il… Je veux dire, il…

Il cherchait comment formuler sa question.

– Il tue les gens ?

– Je sais pas.

– Il fait peur ?

Nemo ne répondit pas. Elles continuèrent à marcher, en silence.

– T’en as parlé à Cassandre ? au padre ? reprit Daniel.

Elle secoua la tête.

– Je leur ai tout raconté, sauf Morphée. Je veux pas que… en fait, je veux pas que Phileas le sache, mais le padre le dira à Phileas, et je vais pas dire à Cassandre que j’ai menti au padre, non ?

Elle avait débité tout cela très vite, et au passage elle avait repris la main de Daniel dans la sienne.

– Oui, oui, je comprends, répondit-il en hochant la tête. Qu’est-ce qu’il se passe avec Phileas ?

– Bah, tu sais… Il est obsédé avec ça, et j’ai peur qu’il… trouve un moyen de l’atteindre, ou je sais pas quoi. Je veux pas que… qu’il… qu’il lui fasse du mal.

– Comment il ferait ça ?

– Je sais pas. C’est Phileas. Je suis sûre qu’il en est capable.

– D’ailleurs… Comment ça se fait que tu aies, euh. Survécu ?

– Je sais pas, répondit-elle.

Il y eut un silence.

– Bon. Au moins, reprit Daniel, personne te suivra là-bas. Imagine comme elles doivent avoir peur maintenant !

Elle rit, mais d’un rire pâle, encore emmêlée dans ses réflexions précédentes.

– Si elles se demandaient encore si je suis démoniaque, elles doivent plus se poser beaucoup de questions…

Daniel bondit subitement devant elle en grimaçant, les doigts crochus comme des griffes.

– La Bête ! gronda-t-il en chatouillant son cou et ses épaules.

Elle le repoussa en riant. Il continua de sauter autour d’elle alors qu’elles marchaient, repris d’une agitation soudaine.

– C’est elles qu’on devrait balancer là-bas, affirma-t-il d’un ton péremptoire. Ça leur apprendrait !

– Ou alors le padre leur dit qu’elles ont fait un sacrifice au Démon et qu’elles sont toutes damnées maintenant.

Elles éclatèrent de rire. Nemo essayait de repousser de son esprit l’image de la foule lente et misérable qu’elle avait vue. Elle voulait reconstruire son unité terrifiante, celle qu’on pouvait détester, celle à qui on pouvait souhaiter tous les malheurs comme si elle ne les subissait pas déjà.

– Et l’église deviendrait riche !

– Le padre ne fait pas ça, le rabroua gentiment Nemo. Il dit que les indulgences, c’est du vol.

– Oui, oui…

Il faisait nuit depuis longtemps, mais il commençait à faire réellement froid. Elles marchèrent vite sur le chemin du retour. Elles entrèrent silencieusement dans la pension et grimpèrent les escaliers quatre à quatre ; mais au bout de trois étages elles s’essoufflaient, et, ayant atteint le sixième, elles s’écroulèrent contre la porte. Daniel manœuvra pour ouvrir et elles s’étalèrent délicieusement sur le lit, un matelas à même le sol, habillé d’une montagne de tissus.

Au bout d’un temps à reprendre leur souffle, Daniel se retourna brusquement pour chatouiller Nemo. Elle se défendit derechef, mais elle était douée d’une endurance moindre, et finit rapidement par crier grâce. Elle lui flanqua un coup de poing rancunier dans l’épaule alors qu’il se laissait retomber sur le dos, et il la repoussa en riant.

– T’es infatigable ! C’est pas possible !

Il se leva pour aller fermer la fenêtre, qui laissait entrer le froid. L’espace étant exigu, il aérait toute la journée, et de temps en temps, la nuit ; mais il se demandait parfois si la puanteur des usines et du fleuve valait vraiment mieux que l’odeur de renfermé.

En dehors du lit et d’un coffre, le seul autre meuble qui rentrait encore était un bureau, ou plutôt une table, assez basse pour que Daniel puisse y travailler assis au sol. Une grande quantité de papiers y était rangée le plus proprement possible ; une grande partie d’entre eux étaient couverts d’écriture. Ici et là, des piles de livres étaient posées contre les murs. Certains servaient à caler ou surélever d’autres objets. Ça ne posait pas de problèmes, disait Daniel, tant qu’ils restaient lisibles et en un seul morceau ; et ça n’avait rien à voir – précisait-il – avec le respect qu’il leur portait.

Il n’avait jamais eu les moyens de s’acheter un livre. Tous ceux qu’il possédait lui venaient de dons occasionnels ou de quelques rares larcins, mais au fil des années, cette collection dépareillée avait pris de l’ampleur. Les prostituées, Luna surtout, lui donnaient certains de ceux qui leur étaient offerts par leurs clients ; en retour, elles lui demandaient parfois de descendre et de leur faire la lecture, pour le simple plaisir de voir son beau visage s’animer sous le feu de la déclamation.

Le padre, et même Phileas, lui avaient donné un livre en quelques occasions. Il avait essayé de convaincre Nemo d’en dérober deux ou trois de la bibliothèque de Melville Hatter, arguant qu’il ne s’en rendrait même pas compte, mais elle avait refusé catégoriquement.

Daniel fit demi-tour vers le lit. Nemo, allongée sur le dos, tendit les bras en souriant, et il se laissa tomber sur elle. Elles roulèrent sur le côté, serrées l’une contre l’autre.

– Et toi, murmura Nemo, t’as fait de nouvelles conquêtes ?

Il se redressa sur un coude, indigné.

– Tu crois vraiment que je pensais à ça alors que t’avais disparu ?

Elle rit.

– T’as pas besoin d’y penser…

Elle se jeta sur lui, le bloquant sous son poids.

– Allez ! Dis-moi !

– Mais non ! Personne, protesta-t-il. J’ai essayé de revoir Madeleine mais je crois que son père l’a emportée.

– Madeleine ?

– La fille du magicien.

– Oh qu’est-ce qu’elle était belle !

– Oui…

Elles se renversèrent sur le dos, songeuses. Nemo se rappelait bien de Madeleine, et de son père aussi, qui avait installé sa baraque au bord du fleuve. Elle se rappelait que même pour les beaux yeux de Madeleine, Daniel n’était pas venu sur les quais. Il avait attendu qu’elle s’aventure à l’intérieur des ruelles.

Nemo était fascinée par sa capacité à attirer les gens. Les filles et les adultes surtout, mais les garçons aussi et parfois les enfants, venaient à lui comme des insectes vers une flamme. La belle Madeleine s’y était laissée prendre. Mais pas deux fois. Ou bien son père avait flairé les problèmes, et avait repris la route, peut-être, plus tôt que prévu.

Daniel bâilla. Il n’avait pas pris la peine d’allumer une bougie en arrivant, et la chambre était trop haute pour que la lumière des réverbères atteigne la fenêtre. Elles étaient plongées dans l’obscurité.

Il se blottit contre Nemo, une main posée sur sa peau chaude. Elle se retourna contre lui. Il remonta sur elles une couverture, et écarta doucement les cheveux qui tombaient sur son visage. La respiration de Nemo ralentissait déjà. Elle s’endormait, et dans son esprit, le visage de Madeleine se confondait avec celui de Daniel, et celui de Daniel se diluait dans celui de Morphée.

 

Chapitre 8 : Interlude >