Chapitre 8 : Interlude

 

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Une liste des trigger warnings est disponible ici.

Le pluriel neutre est féminin.

 

< Chapitre 7 : Sous les toits

 

Le lendemain, Phileas ne s’adressa à Nemo que le strict minimum. Il lui donna des ordres brefs et ne prit quasiment pas la peine de la réprimander lorsqu’elle faisait une faute, ce qui était inhabituel, bien qu’elle se trompât rarement. Elle se fit discrète.

Elle suspecta que le padre lui avait répété son récit, et que ce n’était pas satisfaisant. Cependant, la probabilité qu’elle mente à Inigo étant considérablement plus mince que celle de mentir à Phileas, il retenait désormais ses investigations, dans l’attente, peut-être, d’une erreur de sa part.

Bloquée par ses mensonges, Nemo se retourna vers la bibliothèque de Melville Hatter pour étancher sa curiosité. Toute l’après-midi, elle grimpa sur la longue échelle pour isoler les ouvrages antiques et les livres de mythologie. Peu contenaient plus d’une référence à Morphée. Elle finit par glaner quelques informations dépareillées : que Morphée n’était pas le seul dieu des rêves, mais plutôt l’un des aînés d’une fratrie – que sa lignée était, d’ailleurs, controversée ; que lui était lié tout particulièrement aux rêves concernant les êtres chers ; et que, parmi d’autres facultés, il était le plus habile à revêtir l’apparence des mortels. Elle lut qu’il était ici le frère du Sommeil, là le fils de la Nuit, et ailleurs encore, parent proche de la Vieillesse et de la Mort.

Elle fermait les livres avec le sentiment qu’il lui manquait toujours quelque chose. La mythologie de Morphée était comme suspendue dans le temps, quelque part dans une Antiquité dont les couleurs s’étaient affadies. Aucune ligne qu’elle lisait ne dépassait, et de loin, le millénaire dans lequel elle était née et qui s’activait tous les jours autour d’elle, ce temps-là qui lui était palpable, bruyant et vivant. Aucun livre ne lui disait ce qu’il était advenu de Morphée depuis cette période lointaine et floue. Aucun livre ne lui expliquait le gouffre qui séparait la figure fade des mythes, ce dieu qu’on tirait de la torpeur seulement pour porter les messages des autres, du dieu sombre et nerveux dont elle avait fait la connaissance quelques jours plus tôt.

 

 

Il pleuvait dehors, et l’église était pleine à craquer de gens venus se tenir au sec. L’accès au chœur, à la nef et au cimetière étaient les seuls autorisés ; cette règle avait toujours été tenue, tant par respect pour celles et ceux qui faisaient vivre le lieu que par crainte d’une interdiction. Le poêle crépitait au milieu, entouré par une grappe d’enfants qui tendaient les mains vers la chaleur. Louise murmurait quelque part ses chansons qui n’étaient pas destinées à l’oreille humaine. Cassandre était absente, et Inigo travaillait à l’étage, raccommodant une tenture tout en surveillant la masse mouvante blottie en bas. Il laissait venir à lui le chant de Louise, par rebonds, un écho fuyant qui disparaissait d’un mur à l’autre.

La porte s’ouvrit et trois femmes entrèrent dans l’église. Personne ne leur prêta attention. Il les vit chercher quelque chose du regard, et, laissant de côté son ouvrage, descendit les accueillir. La plus âgée était éplorée, et le salua avec profusion ; les deux autres, plus jeunes, se tenaient éloignées l’une de l’autre et tâchaient manifestement de garder un visage impassible.

– Bonjour, padre, salua la première. Je suis Mary Williams. Mon fils est mort hier des suites… de…

Sa voix s’étouffa dans un sanglot.

– D’une rixe, compléta la deuxième. Excusez ma mère, padre. Je suis Beth, la sœur. Heather est la veuve.

– On vient vous voir pour l’enterrement, reprit Mary.

Inigo hocha la tête, avec, sur son visage, le sourire qu’il réservait aux familles en deuil.

 

 

Nemo se décida à retourner chez Morphée.

Elle était obsédée par le vertige de la rencontre. Mémoire d’un vertige, une empreinte que dans sa tête elle déformait à loisir ; si brûlante de curiosité et frustrée par ses lectures, qu’il quittait rarement ses pensées.

Un soir, en sortant de chez Melville Hatter, elle tourna les talons en direction de l’ancien laboratoire. Elle marchait vite ; mais lorsqu’elle atteignit l’arche, elle ralentit le pas. Il y avait dans sa mémoire la cacophonie de la foule et l’angoisse et sa hâte à se débarrasser d’elle, et ce fut une seconde comme si elle imprégnait toujours le lieu.

Elle fit quelques pas dans la cour. Il ne se passa rien. Elle avança, contourna le puits, atteignit la porte. Elle était béante comme la première fois, bâillant sur le noir, et dans ce noir Nemo devinait le frémissement des papillons. Ils la sentaient venir, eux aussi.

Un mouvement se fit à l’intérieur.

En entrant, elle remarqua que le couloir était en forme de goulot. L’entrée en était la partie la plus évasée ; lorsqu’elle avança, elle se retrouva bientôt très proche des murs, mais toujours une faible distance l’en isolait. Le bruissement des ailes accompagnait sa progression. Bientôt le couloir s’élargit à nouveau, et la pièce où elle déboucha, ronde, jaillissait vers un plafond dont la pénombre lui dissimulait la hauteur. Elle sursauta lorsque Morphée sortir à sa suite.

– Je ne voulais pas te faire peur, dit-il.

Il s’accroupit, la tête levée vers elle, les paumes tendues en avant. Elle sourit, vaguement gênée par cette posture – posture d’un enfant qui apprivoise un chat ou un chien sauvage – impressionnée, également.

– Ça va…

Elle s’assit. Morphée ramena ses mains sur ses genoux et imita son sourire. Les papillons voletaient à quelque distance du mur, sans réellement s’en détacher. Une grappe d’entre eux vint tourner autour de Nemo, plus hardis que la première fois ; néanmoins ils frôlaient ses cheveux, mais ne touchaient pas sa peau. Elle éleva une main, mais celui qu’elle approcha fit une violente embardée pour l’éviter.

– Je suis désolée d’avoir mit du temps à revenir, finit-elle par dire. C’était… Enfin, c’est compliqué. Je voulais te demander…

Elle cherchait ses mots. Ceux qu’elle brûlait de dire lui semblaient trop directs, trop bruts. Elle craignait sa réaction ; mais il était à la fois si étrange, et cette atmosphère si propice à l’étrangeté, qu’elle finit par lâcher une question qui creva le flottement entre elles.

– Qu’est-ce que tu fais là, en fait ?

Morphée s’assit à son tour.

– J’ai lu des histoires qui parlent de toi, continua-t-elle. Mais ce sont de vieilles histoires, et Morphée, dans les livres, il te ressemble pas.

– A quoi est-ce qu’il ressemble ?

– Un personnage.

– Un personnage ?

– Oui. Il fait juste ce qu’on lui dit de faire. Il se transforme et il va porter le message et il rentre… Enfin, il est pas très… Tu vois, il prend pas de décisions.

– Qu’est-ce que tu vois comme différence, maintenant ?

– Je sais pas. Tu bouges plus. Le sentiment est différent.

– Ça n’a pas beaucoup changé, dit-il. Je suis un masque. Une face de passage.

– Tu as toujours pris d’autres visages ? demanda Nemo.

– Oui. Mais ce n’était pas pareil.

Il baissa la tête. Dans la faible lumière qui baignait la pièce, il semblait quasiment une silhouette, courbée sur elle-même. Nemo était tiraillée entre la familiarité qu’elle ressentait et une impulsion de fuite. Tout était si étrange.

– Mais tu vois, dit-il dans le creux de ses mains, au fond ce n’est pas très différent. On me traversait. Maintenant, on ne me traverse plus, on est pris au piège dans mon visage et celles-là meurent, et pendant ce temps-là… j’existe quand même, mais ça n’a aucune importance. Ce qui compte, c’est ce qu’il se passe entre mes traits, tout ce qui compte chez moi, c’est ce qui n’est pas moi. C’est ce que tout le monde y voit. Je n’ai rien à moi, rien d’immuable, rien d’immobile, seulement des reflets qui ne font que passer. Je ne suis même pas sûr… Je ne sais pas.

Il retenait des mots, et Nemo se garda de demander ce dont il s’agissait.

– Elles meurent ? demanda-t-elle, très doucement.

– Celles-là meurent, répéta Morphée.

– Est-ce que c’est toi qui les tue ?

– Elles meurent ici, répondit-il seulement.

Elles meurent ici. Et il la regardait, de ces yeux qui n’étaient pas les siens et qui, pourtant, étaient fatigués de millénaires. Nemo eut un frisson. Quelque chose, au fond de ce regard, grondait comme un tremblement lointain.

 

Elles déambulent, plus tard.

Morphée n’a pas répondu. Morphée, effrayé par les questions, s’est drapé dans sa peur. Pour ne pas se rompre, elle a pris la forme du silence. Nemo marche à ses côtés. Elle n’est pas partie, mais elle est distraite, elle a les pensées qui bondissent d’une interrogation à l’autre, et elle ne les pose pas. Il sait, Morphée, il croit, du moins, qu’elle ne comprendra pas, il croit qu’elle partira pour toujours. Morphée est de l’autre côté de la mort. Il n’a jamais compris.

 

 

– Sémélé était une princesse de Thèbes…

Les enfants se turent. Il y avait là, en plus de Nemo, Daniel qui se tenait près d’elle, un frère et une sœur qui restaient à une distance méfiante d’un troisième garçon, et Louise. D’autres personnes se tenaient en périphérie du foyer, restées pour la chaleur et l’abri plutôt que pour l’histoire ; et pourtant, tout le monde avait le regard rivé sur la conteuse.

– Sémélé était une princesse de Thèbes, et elle officiait en tant que prêtresse au temple de Zeus. Un jour, elle sacrifia un taureau sur l’autel du dieu suprême et, afin de se laver de tout le sang qui la couvrait, elle partit se baigner dans le fleuve Asopos.

« Zeus, attiré par le sacrifice, planait au-dessus du fleuve sous la forme d’un aigle. Il vit dans l’eau le corps nu de Sémélé, et en conçut un grand désir. La princesse tomba sous le charme, et Zeus, régulièrement, vint la visiter dans son palais de Thèbes, sous la forme d’un homme.

« Héra, l’épouse de Zeus, apprit cette nouvelle infidélité. Lorsqu’elle décida de prendre l’affaire en main, Sémélé était déjà enceinte, et Héra en brûlait de jalousie. Sous la forme d’une vieille femme, elle se rendit à la rencontre de la princesse, et au fil des jours, devint son amie. Elles s’entendaient si bien que Sémélé finit par lui confier que son amant était le dieu suprême en personne. Oui ?

– Zeus a plusieurs amantes en même temps ? demanda le petit garçon qui était à l’écart du groupe.

– Oui, répondit Cassandre. Il y a beaucoup de mythes qui parlent des infidélités de Zeus et rien ne dit qu’ils ne se déroulent pas en même temps. Il est marié à Héra de toute façon ; ça fait au moins deux.

– Mais… les autres sont au courant ? poursuivit l’enfant, hésitant et néanmoins très concerné.

– Probablement pas, admit Cassandre. Si Héra l’ignore… Mais les aventures de Zeus sont célèbres. Elles doivent se douter de quelque chose.

– Mmh.

Ce fut tout ce qu’il ajouta.

– Héra joua l’incrédulité, reprit la conteuse. Elle joua tant et si bien qu’elle finit par faire douter Sémélé ; elle la persuada de vérifier que son amant était indiscutablement Zeus. Aussi Sémélé fit-elle d’abord promettre au dieu de lui accorder une faveur – une faveur dont elle retint les termes, mais que, fou amoureux, Zeus jura par le Styx.

« Je vous raconterai une autre fois l’histoire de Styx. Sachez seulement que les serments faits en son nom sont irrévocables, et Zeus lui-même ne peut pas se parjurer.

« Il jura donc par le Styx ; Sémélé, ensuite, lui demanda de lui révéler sa splendeur de dieu. Horrifié, Zeus tenta de l’en dissuader, car les mortels ne supportent pas cette vue. Mais Sémélé, son doute renforcé par ces refus, insista, insista encore, et Zeus – qui ne pouvait, je vous l’ai dit, se parjurer – finit par s’exécuter.

« Il apparut, dans toute sa splendeur, sous sa forme de dieu.

Ici Cassandre laissa suspendre un instant de silence. Les enfants étaient rivées à ses lèvres. Nemo, particulièrement, la fixait, d’un air étrangement sérieux.

– Sémélé prit feu.

Il y eut une vague de surprise dans son public.

– Vraiment feu ? demanda Daniel.

Cassandre acquiesça.

– Sémélé s’embrasa, incapable de supporter la vue du dieu. Zeus, désespéré, récupéra l’enfant qu’elle portait son ventre, juste avant qu’elle ne se consume ; ne sachant pas quoi en faire, soucieux de le protéger de la colère d’Héra, il fourra l’embryon dans sa cuisse.

– Oh !

– Quelques mois plus tard, Dionysos naissait de la cuisse de Zeus. Mais Dionysos… est une autre histoire.

– Oh, non ! Oh, Cassandre !

– Non, dit-elle en riant. Il est tard. Demain, peut-être. Rentrez chez vous !

A contrecœur, les enfants se levèrent et, après s’être réchauffé les mains sur le poêle, sortirent de l’église. Les autres les imitèrent. Nemo embrassa Cassandre, puis elle courut rejoindre Daniel sur le porche.

 

Sur la route, Nemo resta silencieuse. Daniel, lui, échauffé par le conte, ne tenait pas en place, et tout en marchant il tournait autour de Nemo, il lui parlait de choses et d’autres, avec tant de force et d’enthousiasme qu’il finit par la distraire et la faire rire.

Elles marchaient dans une rue étroite, main dans la main. Le ciel roulait ses nuages dans la fumée au-dessus d’elles, masquant la lune et les étoiles. Il y avait des réverbères à intervalles réguliers, la plupart éteints, sur lesquels Daniel bondissait, lâchant la main de Nemo pour s’y percher et faire une révérence, dégringoler, la rejoindre et la bousculer en riant. Et Nemo se dérobait, son rire aussi se déployant dans l’air, se dérobait pour courir jusqu’au prochain croisement, où les rues se divisaient entre quatre bâtisses de briques. Au bout d’un temps, fatiguées mais désireuses de rester encore dehors dans la nuit, elles se blottirent contre une porte. Ne pas rentrer tout de suite. Il commençait à faire froid ; mais elles étaient l’une contre l’autre, les mains solidement nouées, le corps chaud. Elles murmuraient et puis, elles cessèrent de murmurer. Elles contemplaient les lumières de la ville, et, cachées, suivaient du regard les silhouettes qui traversaient la rue.

Le froid eut finalement raison d’elles et elles se glissèrent, rapidement, jusqu’à la pension.

Daniel s’installa à son bureau et Nemo se blottit sur le lit, près de lui, la tête penchée dans la lumière de la lampe qui éclairait les feuilles posées sur la table. La pièce était extrêmement bien rangée, et aussi propre qu’il lui était possible de l’être. Tandis que Nemo posait sa tête sur ses bras croisés, au bord du bureau, Daniel saisit sa feuille, et se renversa sur sa chaise. Il glissa une main entre ses doigts.

– Celui-là, j’ai presque fini… Il est assez long, en fait c’est plutôt une série, ils se suivent pas tout à fait – mais y a des motifs, tu vois, des choses qui reviennent…

Il promenait son doigt sur la feuille, s’attardant sur des phrases qui se répétaient.

Il sourit à Nemo, et lui rendant son sourire elle s’allongea sur le lit, une main laissée sur le bureau, posée, ses doigts entrelacés aux siens.

 

Chapitre 9 : Sachenka >

 

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