La nuit des monstres

 

Trigger warnings (surlignez pour afficher) :

 

  • violence et agression sexuelle

  • violence corporelle

  • violence psychologique

 

On t’a dit que ton corps était un sanctuaire. Un espace sacré à une instance qui te transcende, immobile où les hommes passent. Un lieu institué de si hautes valeurs que toi-même, tu y marches sur la pointe des pieds. On te l’a dit ou tu te l’es murmuré toi, la nuit, et tu ignores d’où viennent ces mots chevillés à ta gorge.

On t’a dit qu’il fallait qu’un homme te pénètre pour que tu sois complète. Combler les trous, n’importe comment, à vrai dire tu es satisfaite quel que soit le côté par où ça rentre.

En réalité, on ne te l’a pas dit ; tu l’as entendu dans les silences, entre les lignes des livres, dans les yeux fuyants des professeurs. C’est ton corps formé par des siècles de conditionnement féminin qui te l’a murmuré, dans le secret de tes nuits. Ou bien c’est toi qui a particulièrement tendu l’oreille.

C’est ainsi que tu es allée aux monstres.

La nuit du dernier froid d’octobre, celle où tout le monde se grime, toi tu as effacé ton maquillage, défait tes bijoux et mis ton corps à nu. Il ne faut pas attendre longtemps. Ombres – figures blafardes et serpentines, feulements, le bruit sec de quelque chose qui – claque ? – l’obscurité les dissimule encore mais tu sais déjà à quoi ils ressemblent. Ils sont dans ta tête. Ils y ont été, toujours. Les monstres ne seront pas des hommes, car les hommes sont des hommes, intolérablement pris dans le même étau que toi. Même ceux qui te regardent et qui te touchent. Ce que tu es venue chercher chez les monstres, c’est la distance. Radicale.

C’est ainsi que les monstres t’ont prise.

A même le sol. Tu hurles, mais ce n’est plus un appel à l’aide – enfin ; c’est une libération longue de tout ton souffle. Tu ne peux pas te défendre, de toute façon tu ne veux plus, maintenant qu’on te remplisse, qu’on te ravage, qu’on déchire ton sexe et ta bouche, qu’on te dépossède enfin.

Que quelqu’un d’autre habite ton corps, enfin.

Que son poids soit pris par d’autres. Que les regards soient pris par d’autres. Que le sperme des inconnus soit pris par d’autres. Que la douleur soit prise par d’autres. Que les mains soient prises par d’autres. Que la mémoire soit prise par d’autres. Que le doute soit pris par d’autres. Parce que ceux qui prennent ton corps et qui veulent ton corps ils ne veulent pas de tout ça non, ils ne veulent que la chair. La chair et ces espaces qui la trouent. C’est trop facile. Les monstres ne se posent pas tant de questions, non, ils prennent aussi les non que tu as oubliés, et le silence n’a plus de place pour grouiller et gonfler…

Tu hurles longuement.

Tes lèvres, il les a tirées d’un coup sec. Il est entré tout entier. Le son qui sort est un monstre lui aussi, un fouet qui claque au ciel noir. Monstre ! Enflé qui enfle encore et ballonne, gonfle et frappe ! Contact étranger total, intolérable. Monstre ! On a pris ton corps ! Et ta rage, et ta détresse aussi ? Est-ce qu’ils l’emporteront avec eux lorsqu’ils s’en iront, est-ce qu’ils emporteront aussi tout le silence ? Ce silence qu’ils éjectent hors de toi, dans ces fleurs qui crèvent ta peau, roses tentaculaires dont les épines raclent ton ventre. Et les monstres plantent leurs dents – plantent – plantent – plantent – et quelque chose s’engouffre dans ta bouche, tes lèvres se déchirent. Ça y est, tu pleures.

Mais tu ne peux plus crier.

Ce n’est qu’un long vocabulaire de violence.

Un spasme. Ils sont si nombreux dans ton corps maintenant. Tu ne peux pas t’échapper. Tu es habitée de l’intérieur. Puisque tu es faite comme ça, puisque tu as une cave dans ton ventre qui est faite pour que quelqu’un d’autre l’occupe ! Voudrais-tu assumer la souveraineté de ton corps que toute la nature, et toute la société autour de toi qui s’est inclinée en ce sens, te rirait à la gueule. Tu es faite pour ça. Alors qu’est-ce qu’il te reste à faire ? Aller te dénuder et t’offrir aux monstres. Remplir et briser ton corps. Encore. Et encore.

 

Les Nuits