Une forme d’écorce et de voix – Partie 1

 

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Une liste des trigger warnings est disponible ici.

Le pluriel neutre est féminin.

 

Phileas était venu par la route du sud. L’automne touchait à sa fin, et le mont Parnasse étendait sur Delphes son ombre double. La capuche de son manteau de voyage rabattue sur le visage, équipé d’un long sac en cuir et des livres dans ses poches, il franchit le pont et traversa rapidement la cité. La nuit allait tomber ; et Delphes toute entière fermerait dans quelques jours. C’est pourquoi la novice qui répondit aux coups frappés à la porte du temple ne prit pas la peine de déplacer le battant et se contenta de faire glisser le volet.

– C’est trop tard pour les oracles, dit-elle d’une voix ennuyée. Il faudra revenir au printemps.

– C’est pas pour les oracles, répondit Phileas.

Elle regarda un peu mieux, et réalisa qu’elle ne voyait pas le visage de son interlocuteur. Le rectangle lui offrait la vue d’une paire de jambes, et si elle levait les yeux, elle voyait une ceinture dont la boucle s’enfonçait dans plusieurs couches de vêtements.

– Vous pouvez déposer les prières dans l’arbre du péristyle et les offrandes sur l’autel, à votre droite quand vous entrez dans la cour…

– Je dois voir une prêtresse. C’est important.

– C’est toujours important ici.

Elle se demanda comment une seule voix pouvait faire entendre tant de fatigue. Une voix rauque et alourdie, dont chaque phrase chutait abruptement sur le dernier mot. Elles échangeaient dans la langue commune de Phocide, du grec moderne mâtiné d’italien et de turc – ici et là des pointes arabes, et un reste d’anglais d’avant les catastrophes. L’étranger s’en sortait honorablement. Et comment tant de fatigue ne faisait pas s’effondrer un si grand corps ?

– Je suis désolée.

– Le soleil n’est pas encore couché. Je vous en prie.

Elle soupira.

– C’est pour quoi ?

– Je veux mourir.

– Quoi ?

Elle colla son visage au volet.

– Mourir. Je vous en prie, répéta-t-il.

Elle était curieuse et troublée. Vivre et travailler au Temple n’épargnait pas de miracles, mais les requêtes étaient normalement moins radicales. On demandait si la mer serait clémente cette année, si un voyage méritait d’être entrepris, si l’enfant serait en bonne santé ; guérir une infection, ou recoudre une plaie. Qui venait à Delphes pour mourir ?

A côté de la porte, à l’intérieur, on rangeait des bougies. Elle en plaça une dans un chauffoir, l’alluma avec son briquet et la tendit, les mains en coupe, à travers le rectangle du volet.

– Prenez ça, pour vous réchauffer. Il pleut dehors non ?

– Un peu.

Deux maigres doigts en pince, chacun plus long que sa main à elle, vinrent prendre délicatement le chauffoir.

– Merci, dit-il.

Elle hocha la tête.

– Ne bougez pas.

Elle tourna les talons. Lorsqu’elle réapparut, elle était accompagnée par une autre femme, dont les cheveux gris se mêlaient élégamment aux branches de lauriers portées par les prêtresses. Elles actionnèrent le mécanisme de la grande porte, et immédiatement reculèrent ; la silhouette de l’étranger dépassait en taille la moitié du battant, et ce battant soutenait une entrée de sept mètres de hauteur.

Il fit deux pas à l’intérieur et baissa sa capuche. Il se tenait voûté, immense, son sac sur l’épaule, une main ramenant sur lui les pans de son manteau et l’autre tenant la bougie, dérisoire. Quelque chose dans ses proportions sonnait faux, mais il dissimulait son corps dans son long manteau de voyage. Il n’était que son visage dont les traits apparaissaient : et il semblait que chaque forme s’y était sculptée isolément. L’une de ses pommettes débordait sur son œil qui était très étréci. Il avait des lèvres fines au-dessus d’une mâchoire proéminente, une pomme d’Adam qui saillait extraordinairement, et son œil droit était plus bas que son œil gauche. Ses cheveux étaient épars, filasses, et gris ; ils ne dissimulaient rien de son front immense et de la surface de son crâne, ni de ses oreilles minuscules dont l’un des lobes descendait pourtant aussi bas que sa bouche. L’une de ses paupières était gonflée, et son arcade, et l’arête de son nez, semblaient accuser de vieilles fractures – à moins qu’elles ne soient formées telles quelles. Aucune forme ne se répondait, aucune symétrie n’était lisible. Au milieu de ce visage brillaient deux yeux très noirs. L’étranger inclina brièvement la tête.

– Merci beaucoup.

– Je suis Mathilde, se présenta la prêtresse. Venez, venez vers le feu. Iphinoé m’a exposé votre demande. Quel est votre nom ? D’où venez-vous ?

Il s’agissait des questions traditionnelles. Iphinoé les avait précédées vers le feu perpétuel qui était entretenu au fond du temple. Les flammes crépitaient hautes et claires ; la nappe la plus étouffante était maintenue dans les hauteurs, et le feu répandait une chaleur agréable, mêlée d’une odeur de laurier et de pin.

– Phileas, répondit le géant. Je suis né en Écosse, en Grande-Bretagne.

– Une île de l’ancienne Union, répondit Mathilde à Iphinoé qui fronçait les sourcils. Ces noms ne sont plus utilisés, dit-elle à l’adresse de Phileas.

Ce n’était pas un reproche, seulement une curiosité.

– Je ne m’habitue pas aux noms d’aujourd’hui, dit-il simplement.

– Iphinoé dit que vous voulez mourir. Pourquoi ici à Delphes ?

– J’ai déjà essayé moi-même. Ça ne marche pas. J’ai neuf cents ans, dit Phileas.

Elles dépassèrent le feu en silence. Mathilde les guidait vers un angle au fond de la salle, où une énorme racine formait un banc naturel. Le mur latéral était long de seize mètres, soutenant une ligne de neuf colonnes ; ces colonnes étaient rompues par des arbres qui surgissaient du mur ou du sol, certains épais comme des chênes et d’autres fins comme des vignes. A cette époque de l’année, ils étaient nus.

– Je voudrais participer à la cérémonie de l’Enfant. J’en ai entendu parler, je me suis beaucoup renseigné. Assez pour faire le voyage.

– J’ai besoin de plus de détails.

L’ombre des arbres formait des flaques sur le sol, et le feu faisait danser la longue silhouette des branches entre les colonnes. Face au feu, un intervalle étroit s’ouvrait dans le mur, et une pente s’enfonçait dans le noir. Une branche tournait à l’angle et suivait la ligne comme une rambarde. Quelque chose dans cette architecture témoignait d’une continuité réconfortante : elle ne s’était pas attachée à ignorer le passage dévastateur des catastrophes que beaucoup essayaient d’oublier, elle se l’était, simplement et adroitement, réapproprié.

Elles s’étaient assises sur le banc. Iphinoé apporta de l’eau pour l’étranger et pour elles-mêmes, s’installa en tailleur sur le sol, et Phileas raconta.

Les faveurs du Temple n’étaient pas gratuites. Les oracles se payaient cher, et il demandait inconcevablement plus. Il ne l’ignorait pas, car il s’était renseigné autant que lui permettait sa distance. Mathilde était partagée ; elle était touchée de son désespoir et de ses efforts, mais il était normalement impossible d’accéder à sa demande.

Iphinoé se leva pour entretenir le feu.

– Qu’est-ce que vous proposez au Temple ?

– J’ai exercé neuf cents ans, dit-il. J’ai été médecin, accoucheur, pharmacien, astronome, alchimiste…

Et Phileas exposa son marché : il leur transmettrait toutes les connaissances médicales accumulées sur neuf siècles de pratique. C’était une offre non négligeable dans un monde où la plupart des livres étaient partis en fumée deux siècles plus tôt, et où les sciences s’étaient reconstruites quasi exclusivement sur la mémoire des survivantes. En échange de quoi, il lui serait permis d’officier à la prochaine cérémonie de l’Enfant.

– Non. C’est dans deux mois. Le délai est trop court.

Il y eut un silence. Les épaules de Phileas s’étaient rentrées. Il fixait le feu.

– Laissez-moi exposer votre requête au conseil du Temple, demain, reprit doucement Mathilde. On ne peut pas vous faire participer à la prochaine cérémonie, mais ce que je peux leur proposer – si cela vous convient – est de vous garder un an ; le temps, pour vous, de nous transmettre vos connaissances, et pour nous, de vous initier à nos pratiques et de vous faire confiance. Vous officierez l’année prochaine.

Phileas enferma sa protestation. Un an, sur neuf siècles, c’était très peu. Mais pour quelqu’un qui attendait de mourir depuis tout ce temps – c’était une éternité.

Il était épuisé.

– Demain ? répéta-t-il néanmoins.

– Demain. Après le repas de midi. Les auberges sont encore ouvertes. On est en fin de saison, vous trouverez un lit.

 

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