Une forme d’écorce et de voix – Partie 2

 

Informations :

Une liste des trigger warnings est disponible ici.

Le pluriel neutre est féminin.

 

< Partie 1

 

Le lendemain, lorsqu’il entra encapuchonné dans la cour du Temple, une poignée de personnes y étaient présentes. Certaines murmuraient aux autels, déposaient leurs prières dans l’arbre du péristyle ; d’autres se promenaient, une dernière fois avant la clôture hivernale. Les statues se dressaient stoïquement dans le froid. A l’entrée, suspendue entre les colonnes, une plaque de bronze gravée d’un E tintait dans le vent.

A l’intérieur du temple, la chaleur du feu se mêlait au gris de la fin d’automne. Une longue fenêtre au plafond laissait tomber la lumière, éclairant toute la salle et distinguant au sol la fracture entre les ruines et le mur reconstruit en prolongation. Iphinoé avait ouvert, et Mathilde apparut, tenant le bras d’une très vieille femme.

– Le conseil accepte !

Phileas resta muet. Abasourdi – il s’était préparé ; il s’était préparé à toutes les éventualités ; mais il ne s’était pas permis d’y croire. Dans le sillage de ces trois mots venaient des implications si immenses, angoissantes et aussi un si grand espoir qu’il manqua de vaciller. Mathilde vit toutes ces expressions sur son visage et reprit rapidement la parole. La très vieille femme était la doyenne du Temple, et allait officier à la cérémonie de l’Enfant qui se tiendrait au prochain solstice. Il fut expliqué que Phileas entrait au Temple en tant que novice, ce qui lui donnait droit à une chambre. Il emménagerait le soir même ; en décembre, il participerait à la cérémonie en tant que membre du Temple, et en mars, il serait présenté à la Pythie : elle serait très intéressée par sa situation… Phileas n’écoutait plus. Il comptait. Quinze mois, un peu plus ou un peu moins. Quinze mois de vie : une ligne. Nette.

 

On lui fournit une lettre attestant qu’il était sous la responsabilité du Temple, et la clé de sa chambre. Il décida d’aller marcher.

Si le Temple était historiquement au flanc du Parnasse, le Palais – qui datait de la Reconstruction – se dressait de l’autre côté du ravin qui coupait Delphes. Il était isolé de la montagne par un mur et encadré de champs. Les habitations y étaient plus clairsemées qu’autour du Temple où la vie urbaine était très dense. Encore plus à l’est, où les oliveraies cédaient le pas à un sol rocailleux, demeuraient les ruines d’un sanctuaire dont l’enceinte délimitait maintenant un cimetière.

Il y avait peu de tombes et beaucoup d’arbres. Des colonnes solitaires s’élevaient encore, et seul le relief de l’herbe distinguait le contour des anciens bâtiments. Les quelques tombes étaient anciennes et si peu entretenues que certaines se confondaient avec les ruines. Depuis que le monde s’était effondré, et particulièrement à Delphes où la spiritualité s’était ajoutée au pragmatisme, la mémoire funéraire était végétale : on plantait une essence dont la graine était mise en terre au-dessus du corps. Car la graine ne survivait pas toujours, et car l’arbre finirait par mourir lui aussi, ce mode de commémoration prolongeait l’incertitude du vivant. Pendant des millénaires, la longue patience de la pierre était venue y mettre un terme, mais depuis que les mers étaient montées et que les montagnes s’étaient fendues, il était devenu très difficile d’ignorer ce doute, ce vacillement ; impossible de taire la crainte tout à fait. Ce sentiment s’était traduit dans les célébrations funéraires, doublé dans le même geste d’une continuité obstinée, car c’était la décomposition du corps qui nourrissait la graine et l’arbre ou la fleur retournait ces bienfaits.

Phileas, ses pieds immenses écrasant les mauvaises herbes surgies de cette accumulation sous le sol – entre les corps, entre les arbres, cette vie-là qui se glissait toujours dans les interstices – se demandait ce qu’il demeurait des mortes dans les arbres. Il pensait à la cérémonie de l’Enfant, qui n’était pas si éloignée de cette pratique et pourtant fondamentalement différente, car elle ne comportait ni mort ni naissance. Il pensait à lui-même – et au doute : rien sinon la nature de cette mort qui n’était pas une mort ne lui permettait de penser que ça fonctionnerait, cette fois. C’était quelque chose auquel il ne voulait plus penser mais il y retournait inlassablement, car son espoir était inquiet. Évidemment, seules les plus obtuses ou les plus désespérées étaient convaincues que la graine se nourrissait exclusivement de la défunte. Les cimetières étaient un enchevêtrement de vie qu’aucun quadrillage ne venait délimiter.

Phileas avait peu de respect pour les cadavres. Accoucheur et médecin, dans des temps plus ou moins troublés, il avait vu mourir entre ses mains ou dans la rue un nombre d’êtres incalculable et il en était statistiquement venu à la certitude que la mort se terminait à la mort. Aucune spiritualité ne faisait le poids. Il avait orchestré pendant des années un fructueux trafic de corps, très demandés par les scientifiques, les artistes et les riches curieuses. Lorsqu’un visage se désertait, le corps n’était plus qu’un ballot de chair – chair en vie certes, en processus encore – et il considérait du gâchis que de l’enfermer dans une boîte hermétique et de dissimuler cette boîte hermétique sous la terre. Il n’y avait rien de sacré dans un cadavre, mais beaucoup de ressources.

Avant, quand il pensait à sa mort, il se demandait ce qui en serait exploité. Il n’aurait pas été surpris de terminer dans du formol, rangé à côté des taxidermies dans un cabinet de curiosité, ou bien sur la table d’une chirurgienne curieuse, d’un Victor Frankenstein revenu des glaces. Mais finalement, il n’était jamais mort.

 

Les novices et les prêtresses logeaient ensemble dans un domicile commun construit dans l’espace nord du Temple, sur les premières pentes du Parnasse. Il était de facture récente mais on y entrait par les ruines d’un antique espace de réunion, consacré un peu moins de trois mille ans plus tôt par les citoyennes de Cnide. Il voisinait le théâtre, maintenu à ciel ouvert comme un défi aux éboulements.

Phileas était assis dans sa nouvelle chambre. Ce n’était pas une chambre classique, car les plafonds étaient trop bas dans les étages, mais un espace sous les combles du domicile, qui étaient exceptionnellement hautes. Il frôlait le plafond. L’unique fenêtre, qui s’ouvrait toute en longueur dans le toit, était orientée nord et donnait sur la crête déchirée du Parnasse. Il posa à côté de lui le vieux, long sac en cuir qui avait traversé l’Europe avec lui, et en sortit ses quelques affaires – affaires de toilettes et de pharmacie, une certaine quantité de fioles, une bouillotte élimée ; et deux livres, marqués par les lectures et les voyages. Il en transportait plusieurs autres dans ses grandes poches, mais ceux-ci étaient des livres de poésie. Il aurait pu les oublier dans une bibliothèque ou dans une autre, mais certaines pages avaient surgi de l’ensemble qui s’étaient agrippées à lui, à Phileas. Au fil des années, des siècles et des relectures inlassables, chaque poème avait pris sa place propre dans son corps, et ces deux livres étaient aujourd’hui parmi les rares objets qui le faisaient se sentir chez lui.

La nuit tombait à l’extérieur. D’ici, on entendait mieux la rumeur de la montagne que les bruits de la ville, dont l’activité faiblissait à l’orée de l’hiver. Phileas était assis sur une chaise, et ne s’était pas encore approché du lit. Il redoutait le moment de se glisser entre les draps : sentir son dos accuser l’affaissement, et au bout de quelques minutes, ses hanches commencer à le démanger d’immobilité ; il redoutait l’insomnie à venir que toutes ses herbes, toutes ses drogues échouaient à traiter sans déséquilibre. Parfois, en bout de course, il choisissait de s’abrutir pour la nuit. Alors il dormait. La journée du lendemain était brumeuse, fiévreuse, et interminable.

La fatigue imbibait ses os. La chair trop vieille y macérait, se tassait sur elle-même. La fatigue pesait sur son front, sur son cœur, sur ses mains, elle s’étirait dans les douleurs de ses cuisses et la lourdeur de ses pas. Il n’était que fatigue et angoisse de la fatigue. C’était sans compter les cauchemars, lorsqu’il réussissait à dormir ; les douleurs induites par les disproportions de son corps et la compensation musculaire ; l’énergie prodigieuse consumée par une carapace mentale épaisse comme une peau d’éléphant ; et une certaine tristesse, inévitable, plus pesante à chaque être cher qui s’en allait en premier, toujours en premier.

Mais il allait falloir se coucher. Et si ce n’était pas ce soir, ce serait demain, et pour quinze mois encore.

Il était grand temps qu’il s’en aille à son tour.

 

Partie 3 >