Une forme d’écorce et de voix – Partie 3

 

Informations :

Une liste des trigger warnings est disponible ici.

Le pluriel neutre est féminin.

 

< Partie 2

 

La première semaine de novembre fut calme. C’était la période où Delphes ralentissait le pas, examinait ses granges, faisait ses comptes. Le Prêtre-Roi, prolifique en apparitions publiques durant l’année, se renfermait dans son Palais. La Pythie était entrée en hibernation et s’éveillerait au début du printemps. Le Temple, dont la plupart des fonctions étaient closes pour la saison, employait le temps entre la fermeture et le solstice pour accomplir des travaux d’entretien et préparer la cérémonie de l’Enfant. Pour les novices, c’était une période de vacances. Néanmoins l’hôpital du Temple maintenait son activité en flux tendu. Mathilde, comme toutes les prêtresses, était médecin, mais elle était principalement pharmacienne, et elle proposa à Phileas – qui n’entendait pas être en vacances – de l’assister aux préparations. Le laboratoire voisinait la bibliothèque, et elle sourit en voyant le géant parcourir les rayons.

– Les tremblements de terre, les éboulements, les incendies ont tout détruit. Il n’y a pas beaucoup de ces livres qui datent d’avant, mais beaucoup de compilations qui nous ont été envoyées par des médecins de chaque continent, sans compter celles qui sont venues exercer ici en personne. La réputation de Delphes nous a sauvées… Mais il reste des lacunes gigantesques, des maladies dont on redécouvre le traitement, lentement, trop lentement. Et puis les maladies qui sont venues du sol…

– Ici aussi ? demanda Phileas, qui feuilletait un ouvrage récent, un herbier.

– Ici particulièrement. Le Temple, en fait la fosse des oracles, a été construite au croisement de deux lignes de fracture. On utilise le gaz qu’elles recrachent pour les transes pythiques. Les émanations sont contrôlées évidemment, mais… Les lignes de fracture ne sont pas nettes. Il y a des crevasses, des craquelures tout autour. Les séismes ont été suffisamment profonds pour reconfigurer les fractures…

Phileas ne répondit pas, attentif à ce qu’elle allait dire ensuite.

– Je suis toujours incapable d’imaginer le Parnasse en un seul bloc, murmura-t-elle.

Il reposa l’herbier.

– Vous avez développé des traitements ?

Mathilde regardait par la fenêtre la double crête du Parnasse. Elle était née à Delphes et était entrée au Temple très tôt. Phileas songea que de grandir à l’ombre de cette montagne, saisie dans sa déchirure formidable, formait sans doute un certain rapport aux ruptures.

– A l’époque, dans l’urgence, des calmants. Le Temple était en ruines ! Toute la documentation, toute l’infrastructure étaient perdues, beaucoup de médecins étaient – mortes. La Reconstruction se mettait en route, et ici, elles travaillaient à endiguer les épidémies locales. Elles ont réussi à les stabiliser. Les historiennes disent que c’est ce qui a donné à Delphes les moyens – la force – de se remettre debout, en rendant la cité célèbre dans tout le monde renaissant. C’est pour ça qu’on a un Prêtre-Roi. Pas de Roi sans Prêtre, dit-elle en souriant.

 

Le matin du solstice, il faisait froid et sec. Le ciel au-dessus du Parnasse était uniformément blanc.

La cérémonie de l’Enfant commençait très tôt pour les officiantes, et les autres membres du Temple ne les rejoignaient que beaucoup plus tard. Phileas était nerveux. Il connaissait mieux les détails ; les récits étaient rares en dehors de Delphes mais le Temple entretenait une libre transparence sur ses pratiques. Il trébuchait pourtant. Il butait, dans ce qui lui était décrit – la nature de l’Enfant, les chants rituels, l’anesthésie, les symbolismes emmêlés – sur cette ligne où ce qui était un alliage de botanique et de médecine venait toucher au mystique. Les membres du Temple la franchissaient quotidiennement : leur pratique médicale était hybride de rituels, et leur religion en retour s’enracinait dans les sciences. Car lorsque le monde s’était effondré, il avait fallu rassembler les morceaux épars, et les faire fonctionner ensemble. Phileas était pourtant familier des étrangetés. Il en était une lui-même, aux yeux du reste du monde. Ça n’empêchait pas Delphes, couturée de rites, de le tenir en échec, circonspect et gonflé d’espoir.

A la tombée de la nuit, tout le monde se réunit dans le temple. A l’extérieur chacune décrocha un flambeau ; et ainsi illuminées elles empruntèrent le chemin vers le portique ouest, quittant l’enceinte du Temple. La procession de flammes était clairement visible depuis les contrebas de la cité. Bientôt, le groupe immense et désordonné des citoyennes allait se mettre en route également.

Phileas était en queue de cortège, à côté d’Iphinoé dont le sourire se détachait dans la semi-pénombre des flambeaux. C’était sa première cérémonie à elle aussi et comme de nombreuses novices, c’était l’un des évènements les plus excitants de sa première année au Temple. Phileas sentait monter une exaltation commune, qui le prenait lui aussi dans son grand corps, au fur et à mesure que le bois apparaissait en creux de leur lumière. Ce bois n’avait pas de nom.

La route qui y menait était un chemin de montagne. Phileas montra rapidement des signes de difficulté. Iphinoé et un autre novice se précipitèrent pour le soutenir, mais il eut un sursaut, son bras s’étendit et heurta la tempe du garçon qui trébucha. Le novice se rattrapa heureusement à un buisson et recula avec une imprécation. Iphinoé s’était reculée d’elle-même, à temps ; elle resta à distance de Phileas, qui ne marchait plus et haletait. Son flambeau s’était éteint en tombant.

– Pardon, grogna-t-il. J’aime… pas trop qu’on me touche.

– Je comprends, répondit-elle. Mais ça va ?

Il laissa échapper un grondement.

– Tu vas y arriver ?

– Il faut…

– Ce n’est plus très loin, dit une autre novice.

Celui qui s’était pris le coup sur la tempe n’était plus en vue et s’était dépêché de rejoindre le groupe.

– Avancez, dit Phileas.

– On peut vraiment pas t’aider ?

Il secoua la tête. Il se sentait horriblement faible et détestait de se distinguer encore plus des autres, sous la double évidence de son manque d’endurance et de sa réaction au contact. Il voulait qu’on le laisse seul ; il fallait qu’on le laisse seul.

Les deux filles échangèrent un regard.

– Écoute, dit la plus âgée, elles doivent y être presque, mais tu as le temps de venir même en marchant lentement.

Phileas hocha la tête. Iphinoé parut hésiter, mais son aînée lui fit un signe, et les deux filles partirent en courant vers la lueur dansante des flambeaux. Phileas les laissa s’éloigner, reprenant son souffle. Au bas de son dos une douleur lancinante s’était réveillée dans la chute et il semblait que le moindre mouvement allait percer ses lombaires. Il finit, lentement, précautionneusement, par se redresser, et il reprit sa route, guidé par les flammes.

Il prit conscience qu’il était entré dans le bois en même temps qu’il entendit le premier ressac du chant. Encore essoufflé, il s’était appuyé lourdement contre un arbre dont l’obscurité lui dissimulait les formes, et ce fut au toucher qu’il sentit les protubérances – il retira immédiatement sa main et, beaucoup plus précautionneusement – timidement – il promena sur l’écorce le bout de ses doigts. Il s’y dessinait en effet des grosseurs, sans doutes anciennes car absorbées par le tronc, où l’on distinguait une silhouette humaine. Il était entré dans le bois.

Troublé, il se redressa pour suivre le chant. Les voix se firent plus distinctes, les flammes plus vives, et il dépassa une personne puis une autre ; le groupe s’était dispersé au milieu des arbres, chacune un point lumineux dans la nuit. A la lumière des flambeaux, les troncs révélaient le relief de leur écorce, et projetaient les uns sur les autres leurs ombres difformes. Une voix se détacha du chant et Phileas reconnut le nouveau doyen. Il le chercha du regard : le vieil homme était à quelques mètres de lui, au milieu de trois arbres nettement marqués de silhouettes. Le géant eut un frisson. Les corps étaient invisibles, mais ils étaient indubitablement là sous l’écorce, dans ces formes étranges qui ballonnaient les pins. Et les pins frissonnaient eux aussi.

Les citoyennes de Delphes s’étaient mêlées aux membres du Temples. Elles ne portaient pas de flambeaux. Elles étaient nombreuses et chantaient elles aussi, ou criaient, ou sifflaient, et cet afflux progressif de voix multipliait les vibrations. Tout le monde ne chantait pas : certaines regardaient bouche close ce qu’il se passait autour d’elles, d’autres se tenaient les yeux fermés, en silence. C’était peut-être le désir ardent de voir quelque chose, ou de comprendre, ou il fixait les arbres depuis trop longtemps et ses yeux étaient fatigués par les flammes. Mais Phileas vit le déplacement de l’écorce sur les trois silhouettes ; il vit ces arbres qui tressaillaient car ils étaient gros de métamorphoses. Le groupe le retenait de s’avancer pour mieux voir, mais il toucha le pin le plus proche de lui. Il retira sa main, la reposa, le cœur palpitant. Les silhouettes étaient là aussi. Les silhouettes étaient partout. Elle était bien là la mort de Delphes, celle qu’il était venue chercher ; la mort qui n’était pas une mort. Mais est-ce qu’elle l’emporterait lui aussi ?

Le chant commençait à décroître. Les flammes vacillaient. Certaines personnes s’étaient interrompues et les plus fatiguées s’étaient mises à genoux. Le doyen ne chantait plus : il s’approcha de chaque porteuse de flambeau, une par une, et éteignit chaque flamme. Le dernier dont il s’approcha lui tendit la sienne. Le chant s’était tu.

Ainsi menées par le doyen, Temple et citoyennes mêlées dans la pénombre, elles redescendirent la route qui allait à Delphes.

 

Partie 4 >