Une forme d’écorce et de voix – Partie 4

 

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Une liste des trigger warnings est disponible ici.

Le pluriel neutre est féminin.

 

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Janvier, février se déroulèrent sans accrocs. Phileas les passa au laboratoire, assistant occasionnellement Mathilde dans son cabinet. Puis la Pythie s’éveilla dans les premiers jours de mars, et ce fut le printemps. Avec la réouverture de Delphes et du Temple revint la foule des suppliantes, mais aussi les comédiennes et les étudiantes : toutes les offrandes amassées sur les autels, métaux, tissus, bois précieux, figurines sculptées, gravures, monnaie, nourriture, fleurs ou graines, parfois un oiseau en cage, un papillon ou un scarabée ; l’arbre du péristyle suspendu de rubans, son tronc moucheté de papiers froissés sur lesquels on griffonnait des prières ; les comédiennes en costume et les étudiantes en amour, les répétitions, les conférences, les réunions et les exercices qui se tenaient publiquement dans le théâtre : une vie de voix et de gestes qui s’était endormie avec l’hiver et s’éveillait avec le Temple.

Phileas ne pouvait donc plus se dissimuler au plus grand nombre. Bientôt, tout Delphes bruissa de cet homme immense et étrange qui s’était installé au Temple pendant l’hiver. Mais les rumeurs gonflaient aussi vite qu’elles dégonflaient, et s’il s’inquiéta au début, il apparut bientôt qu’il n’était qu’un objet de curiosité parmi d’autres : Delphes était accoutumée à voir défiler le monde entier à ses portes.

Très vite, l’hôpital se retrouva en sous-effectif. On donna à Phileas son propre cabinet. Avril vint et passa, et mai installa les premières vraies douceurs du printemps. Il comptait : huit mois encore.

 

Il ne restait plus que deux personnes dans la salle d’attente. La nuit était tombée, et Phileas était le seul médecin encore en service. Un homme se leva hâtivement lorsqu’il laissa sortir son dernier patient. Phileas hocha la tête, et l’homme prit doucement par les épaules la fille qui était restée assise, tête baissée, dissimulée par un rideau de cheveux noirs. Elle ne se dégagea pas, mais lorsqu’il voulut la mettre debout elle était un poids mort ; elle trébucha lorsqu’il commença à l’emmener vers le médecin. Phileas se leva pour lui prêter main-forte, et la fille ne réagit pas plus lorsque le géant passa sa main autour de sa taille pour la stabiliser. Ils finirent par l’asseoir sur la chaise du cabinet. Le père resta debout.

– Ma fille s’est ouvert le poignet.

– Ouvert, répéta Phileas.

Il s’assit face à la jeune fille, qui devait avoir une quinzaine d’années et dissimulait obstinément son visage. Délicatement, il dégagea la main qu’elle tenait serrée contre elle. Il la retourna, paume vers le haut, et défit le bandage qui entourait son avant-bras, découvrant des coupures irrégulières : la plupart peu profondes, mais certaines suffisamment pour continuer à saigner.

– Ça a été fait avec quoi ?

Elle ne répondit pas. Il se tourna vers le père.

– Rasoir, répondit celui-ci.

– Ça date de quand ? Vous avez désinfecté ?

– Oui. Il y a une heure…

– C’est la première fois ?

Il hocha la tête.

– Je vais recoudre. Ça va être désagréable, dit-il à l’intention de la fille, mais moins que les coupures.

Elle ne réagit pas. Avec l’aide du père, il la fit asseoir sur le long fauteuil médical et posa son bras sur l’accoudoir. Ainsi semi-allongée, ses cheveux retombèrent en arrière, révélant un visage inexpressif, ses grands yeux noirs fixés devant elle. Elle lança un coup d’œil sur son avant-bras, qui eut un léger spasme. Phileas désinfecta, tamponna un coton imbibé de liquide anesthésiant et recousit les plaies les plus profondes, puis enveloppa l’avant-bras dans de la gaze propre. Il aida la jeune fille à se relever, soutenue par son père.

– Merci, docteur.

– Ça va recommencer.

Le visage du père eut une grimace brève, gênée.

– Je vais vous donner un médicament pour ce soir. Ramenez-la demain sans faute.

Il parlait distinctement, de façon à ce que la fille ne puisse ignorer ce qu’il disait. Elle avait ramené ses cheveux devant son visage.

– La crise est passée. Elle a l’air d’être encore sous le choc. Ça ira peut-être mieux pendant un temps mais il faut que quelqu’un la prenne en charge pour lui fournir un traitement adapté, et qu’elle ait des rendez-vous réguliers.

La psychologie ni la psychiatrie n’étaient sa spécialité. Il lâchait ses mots, fouillant son esprit en quête de bribes de connaissances.

– Les médicaments sont des béquilles. Après demain, il faudra revenir toutes les semaines, au minimum.

Il gardait peu de médicaments dans son cabinet, mais certains de ses propres antidouleurs étaient rangés dans un tiroir. Un mélange qui, à lui, ne lui faisait plus d’effet, mais serait suffisant pour assommer une fille de quinze ans. Il enveloppa une boule de gomme dans un sachet et la donna au père qui la prit fébrilement.

– Ce sont des herbes et de la codéine. Ça fond dans n’importe quelle boisson chaude. Ça la fera dormir, mal, mais ça lui évitera de ressasser toute la nuit.

Le père murmura un remerciement. Avant de les laisser partir, Phileas se tourna vers la fille.

– Vous vous appelez comment ?

La tête levée vers lui, elle le fixa à travers le rideau de ses cheveux noirs, mais ses lèvres demeurèrent pincées.

– Bahar, dit son père. Elle s’appelle Bahar.

Phileas répéta le nom pour lui-même, acquiesça, et elles quittèrent la pièce. Il n’y avait plus personne dans la salle d’attente. Le géant rangea ses affaires. Elle ne mourrait pas tout de suite, pas ce soir. Il quitta l’hôpital et rentra se coucher.

 

Le père ramena diligemment Bahar le lendemain, mais, contre son gré, ce fut à Phileas qu’en échut la responsabilité. Peu de médecins du Temple étaient tournées vers les troubles mentaux et chacune était déjà trop sollicitée. C’était une constante des siècles. Il ordonna au père de faire venir Bahar chaque semaine ; le reste du temps, de ne pas la laisser isolée. La semaine d’après, il lui fournit un sachet de médicaments fabriqués par Mathilde et la posologie à respecter. La fille ne lui ayant toujours pas adressé la parole, il se résigna à demander au père de surveiller sa médication.

Pendant plusieurs séances elle refusa de parler. Assise sur la chaise en face de Phileas, elle le fixait tandis qu’il s’efforçait de combler le silence : il parlait de dépression, de déplacement de la souffrance, de neurotransmetteurs et de médicaments, d’effondrement, de délire, de suicide. Bahar semblait n’éprouver aucune gêne à le regarder dans les yeux. De tout Delphes, elle était la seule. Les gens qui le dévisageaient ne manquaient pas, mais c’était un type de regard très différent ; un regard qui s’attachait aux différences et non aux similitudes, et aux traits bien plus qu’au regard. Qui dérobait le visage. Ainsi la plupart des gens qui regardaient Phileas ne le regardaient qu’une fois, puis se détournaient, et si les circonstances les amenaient à le voir régulièrement, leurs yeux étaient ailleurs. On s’y habituait. On s’engourdissait.

Aussi le regard de Bahar établissait-il un lien direct dont il n’avait pas le luxe d’être familier.

– Pourquoi tu me regardes dans les yeux ?

Elle haussa les épaules. Cela voulait peut-être dire : Je ne sais pas, ou : Je m’en fiche, ou encore : Ça ne te regarde pas. L’été approchait et le temps était doux, mais Bahar portait toujours des pulls dont elle tirait les manches entre ses poings crispés.

– Pourquoi tu continues à venir, si tu ne veux pas me parler ?

Elle ne réagit pas. Depuis la troisième séance, elle venait sans son père, mais ça ne la rendait pas plus réactive. Plus que de ne pas parler, elle bougeait aussi très peu, et son visage, en grande partie dissimulé par ses cheveux noirs et raides, n’exprimait rien. Une très légère concentration peut-être, à force de fixer le même point, ou de rééquilibrer son regard sur l’un des deux yeux de Phileas. Mais rien qui soit une réaction.

– J’ai assez de choses à raconter pour qu’on tienne jusqu’en décembre tu sais, mais on n’ira pas loin comme ça…

Elle tira la manche de son pull, se mordit les lèvres. Phileas en était venu à interpréter le moindre signe – peut-être de la gêne, songea-t-il. Ou une question. C’était difficile à deviner.

– Écoute Bahar. Je ne sais pas si ces séances ont une quelconque utilité, tout ce que je sais c’est que tu n’es pas encore morte. Je ne sais pas pourquoi elles t’ont laissée avec moi. Je vais mourir en décembre, dans sept mois, et si je ne meurs pas, je m’en irai de Delphes de toute façon.

Elle pinça la bouche et baissa les yeux. Elle ne cessait de tirailler ses manches. Puis elle souffla, regarda Phileas, et doucement remonta sa manche gauche, celle du bras où elle s’était scarifiée. Les cicatrices formaient maintenant des boursouflures blanches et de certaines éclataient de toutes petites herbes aux feuilles arrondies comme du trèfle. L’une d’entre elles venait dessus et dessous comme une couture. A certains endroits, des coupures superficielles plus récentes traçaient des lignes rouges.

– Je suis déjà en train de mourir non, dit Bahar.

Phileas sursauta d’entendre sa voix.

– Comment ça ?

– Ici la mort ce sont les arbres.

Elle parlait très vite. Ici, disait-elle, et Phileas se rappela qu’elle n’était à Delphes que depuis sept ans : un peu moins de la moitié de sa vie. Suffisant pour qu’elle incorpore cette culture à la sienne, insuffisant pour que cela ne provoque aucune émulsion avec celle que son père et elle avaient emportée sur la route. Ici, c’était vrai, tout ce qui concernait la mort touchait aussi aux arbres.

– Je ne suis pas sûr que ça marche comme ça, dit Phileas.

Elle frotta son pouce sur une cicatrice.

– Je ne veux pas qu’on retire les plantes.

Il secoua la tête.

– Aucune raison. Elles ne sont pas en train de te tuer. Je ne crois pas non plus que tu te transformes ou quoi que ce soit. Ça t’inquiète ?

Elle haussa les épaules.

– Je sais pas.

– Ton père sait ?

– Mm-mmh.

C’était un non.

– Pourquoi tu veux mourir ?

Elle haussa les épaules, une seconde fois. Mais elle ne répondit pas. Au bout d’un long silence, elle s’agita un peu sur sa chaise, puis, du bout des lèvres :

– C’est cassé.

– Comment ça ?

Elle agita les mains mais cela ne voulait rien dire, car elle ne savait pas comment le dire. Elle pointa les doigts vers sa tête, laissa retomber ses mains, eut un sourire contrit et immédiatement son expression redevint grave.

– Je sais pas.

Puis :

– Ça s’effondre. Je sais pas.

– Qu’est-ce qui s’effondre ?

– Ma tête… Le sol dans ma tête.

Elle luttait pour sortir ses mots. Mais elle parlait et Phileas s’efforça, alors, d’aller chercher les mots là où ils étaient. L’échange fut laborieux et frustrant. Bahar ne faisait quasiment pas de phrases. Elle ne voulait clairement pas en parler mais n’importe comment elle s’était forcée à lui montrer son bras et quelque part, dans un accord qui ne faisait sens que pour elle-même, cela l’obligeait à dérouler le fil.

Mais cela dura peu et au bout d’une vingtaine de minutes elle serrait tellement les dents que plus aucun mot ne sortait de sa bouche. Elle gardait la tête baissée, et lorsqu’elle leva les yeux, son regard était désert, vidé de toute son énergie. Il comprit qu’elle ne parlerait pas plus aujourd’hui ; il était fatigué lui aussi, car c’était une chose que de combler son silence, c’en était une autre de lui répondre.

– C’est fini, dit-il.

Elle hocha brièvement la tête, se mit debout et se dirigea vers la porte.

– Bahar ?

Elle se retourna. Sa main s’était crispée sur le battant.

– Tu continueras à me parler la prochaine fois ?

Elle eut l’air prise au dépourvu. Elle hasarda un sourire un peu triste, haussa les épaules, et s’en alla sans un mot.

Phileas rangea ses affaires, ferma le cabinet et alla rejoindre Mathilde dans la cour du Temple. Elles y marchaient parfois le soir. Ce soir-là était particulièrement clair ; aucun vent ne faisait tinter l’E de bronze contre les colonnes. L’ombre que la lune projetait sur Phileas touchait le temple. Mais il gardait la tête rentrée, ruminant la conversation avec Bahar.

– C’est pas moi qui vais l’empêcher de mourir, finit-il par dire. Pas moi… Je l’ai vu trop de fois.

– Je sais. Mais il n’y a plus de place ailleurs, dit Mathilde.

– On ne confie pas une suicidaire à quelqu’un qui veut mourir… Il lui faut quelqu’un qui ait encore un peu d’espoir. Quelqu’un de jeune ! Plus jeune que moi.

– Non, dit-elle fermement. Quelqu’un de jeune risque de paniquer. On apprend à ne pas le montrer, à se détacher…

– Mais je ne peux pas me détacher ! explosa Phileas. Je sais déjà que ça va me fendre le cœur quand elle va mourir. Neuf cents ans, Mathilde, et la mort trouve toujours un craquement où se loger. Toujours !

Elle n’osa pas répondre. Il n’attendait pas de réponse.

Mathilde n’était pas étrangère à la mort, car personne à cette époque ne l’était et les médecins moins que les autres. Mais retranchée dans son laboratoire, elle était très peu au contact des malades ; elle s’était rendue indispensable en tant que pharmacienne pour fuir le contact direct et l’impuissance qu’elle ressentait face à la souffrance. Phileas se rendit compte qu’elle ne marchait plus à côté de lui, et lorsqu’il se retourna, il la vit immobile entre les statues. Elle tenait son manteau contre elle pour se protéger du froid et fixait le vague. Elle lui sembla soudain fragile, aussi fragile que lui.

Puis elle s’aperçut qu’il s’était immobilisé à son tour. Elle le regarda et sourit. Elle fit quelques pas pour le rejoindre, et elles restèrent ainsi côte à côte. Phileas, dans le silence, contemplait le paysage qui s’étendait à ses pieds : là-bas, la lune éclairait aussi le bois, et plus loin encore, la double crête du Parnasse.

– C’est dur, dit-elle doucement.

Et Phileas hocha sa tête de géant.

– Oui.

 

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