Une forme d’écorce et de voix – Partie 5

 

Informations :

Une liste des trigger warnings est disponible ici.

Le pluriel neutre est féminin.

 

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Bahar continua à venir et à parler. Ce n’était pas particulièrement rassurant. Elle décrivait une fragilité à fleur de peau, une émotion de porcelaine si sensible qu’elle en était insupportable. Les médicaments avaient englué les débris entre eux et l’effondrement était sans cesse suspendu ; elle racontait des nuits à cracher et à sangloter, ses mains serrant des objets si fort qu’elle les cassait, les tordait, les déformait. Elle se sentait encore plus prise au piège, comme si au lieu de percer des fenêtres dans son tunnel on en avait seulement bouché l’unique issue. Phileas et Mathilde cherchèrent ensemble des ajustements dans sa médication mais chaque nouvelle combinaison mettait plusieurs semaines à faire effet. En l’absence de documentation, et les connaissances de Phileas se heurtaient ici à leurs limites, c’était désespérant de lenteurs et de tâtonnements.

Les plantes sur les bras de Bahar prenaient de l’ampleur. C’était quelque chose qui semblait la rassurer ; elle exprimait parfois la crainte que ces plantes ne meurent avec elle, et en se raccrochant à cette vie agrippée à ses bras, elle s’éloignait de sa propre mort. L’été refluait lui aussi. Les pluies de l’automne commençaient à tomber. L’arbre du péristyle se couvrit d’orange et d’or, et la grande salle du temple devint comme un sol de forêt.

Lors des séances avec Bahar, c’était désormais Phileas qui gardait parfois le silence. De lui dire qu’il fallait rester en vie, cet impératif lui semblait absurde, autant que le chemin tortueux qui le conduisait d’une mort à une autre ; il aurait dû mourir bien longtemps auparavant et cela n’avait pas eu lieu. A partir de là, il n’y avait plus d’impératifs, seulement des décisions.

Phileas comptait les jours.

 

– Tu es déjà allée dans le bois ?

– L’année dernière, répondit Bahar. Et l’année d’avant, aux cérémonies.

– Mais entre les cérémonies ?

– Ah…

Elle s’agita sur sa chaise. D’une profonde entaille qu’elle s’était faite au niveau de la clavicule, une fine branche remontait en suivant la ligne de sa gorge et franchissait timidement l’angle de sa mâchoire. Elle s’était dissimulée longtemps, mais elle était devenue de plus en plus curieuse d’elle-même et finalement ne s’en souciait plus. Quelques personnes l’évitaient en conséquence, mais comme pour Phileas, elle était devenue une bizarrerie parmi d’autres.

– Oui, finit-elle par dire. Cet été. Parce que…

Elle se mordit la lèvre.

– C’est difficile… de ne pas me dire que c’est comme moi tu vois ?

Phileas hocha la tête.

– Mais différent. Je sais pas.

Elle pondéra quelques minutes. Elle grattait sa mâchoire machinalement.

– Tu sais ce qu’il va se passer ?

– Quand ça ?

– Quand tu vas mourir.

Phileas soupira. Il n’aimait pas en parler avec elle mais elle ramenait régulièrement le sujet sur la table. Il ne réussissait pas à déterminer si dans ses questions elle parlait d’elle ou de lui ; car c’était lui qui allait mourir dans les arbres mais c’était elle dont des plantes croissaient sous la peau.

– Je ne vais pas vraiment mourir.

Elle haussa les épaules. Cela signifiait probablement : C’est pareil. Phileas secoua la tête mais il fut incapable de répondre. Consciemment ou pas elle touchait à son angoisse. Les questions de Bahar disaient : Qui es-tu pour me dire que je ne dois pas mourir ?

– Je sais plus ou moins, oui. Je ne vais pas mourir mais ma conscience va plus ou moins disparaître. Non. Ce n’est pas ça. Elle va se… Elle va s’hybrider.

Elle hocha la tête.

– C’est ça. C’est le mot. Comme moi.

Il pinça les lèvres mais ne dit rien.

– Tu ne reviendras pas, dit Bahar.

– Non.

Il y eut entre elles un long silence.

– Je n’ai pas envie que tu meures, dit-elle très doucement.

 

Le matin du solstice était encore humide de la pluie qui était tombée sans discontinuer toute la nuit. Elle s’était interrompue une heure avant le lever du jour, au moment où Phileas s’éveillait pour la cérémonie de l’Enfant. Il était plus calme qu’il ne l’aurait cru ; quelque chose de lent et lourd s’était emparé de son grand corps.

Cette année elles seraient quatre, et Mathilde était la maîtresse de cérémonie, ce qui était exceptionnel. Ce rôle était normalement dévolu à la future doyenne, mais Mathilde avait demandé le droit d’accompagner Phileas jusqu’à la fin ; le Conseil, ému, ne s’y était pas opposé. Phileas lui-même en avait été profondément touché. Il était convaincu depuis des siècles qu’il mourrait seul.

Elles firent ensemble le chemin du temple. Le vent s’engouffrait sous le péristyle et le E tintait contre les colonnes. A l’intérieur elles descendirent dans la fosse des oracles, au cœur sacré du Temple : c’était le foyer de la Pythie, son trépied posé sur les braises, et c’était là aussi que se tenait la statue d’Apollon. Le regard du dieu était à la hauteur de celui de Phileas, et le géant eut un frisson. Ce n’était que du marbre, mais du marbre vivace, sculpté d’angles durs et francs, et les yeux étaient incrustés de bois de laurier.

A gauche de la statue, au sol, était un rectangle de marbre enlacé de lierre. Des offrandes étaient parsemées tout autour : fleurs et branches de vigne et de figuier, deux masques, une ribambelle de rubans, des guirlandes, une bouteille de vin rouge dans une corbeille, quelques scarabées morts et même une mue de serpent. Elles s’y agenouillèrent et Phileas lut l’épitaphe qui était encore visible sous l’usure du marbre : Ci-gît défunt Dionysos, fils de Sémélé.

C’était l’un des autres mystères de Delphes, et l’un de ses paradoxes. Le Temple abritait au flanc même de son dieu solaire non seulement un tombeau, mais celui d’un dieu des profondeurs. Apollon régnait sur Delphes ; mais les quatre mois de froid, de fermeture et de sommeil appartenaient à Dionysos. A lui était consacré le sol gelé sous lequel dormaient les futures pousses car il était celui qui ouvrirait la terre au printemps. C’est en vertu de cette fonction qu’il était aussi l’Enfant que l’on éveillait au cœur de décembre.

Juste sous l’inscription était posé un coffre en bois de la taille d’une main.

Il y une longue minute de silence. On entendait le feu crépiter dans l’immensité du temple et le vent qui chuintait contre les murs à l’extérieur. Phileas se laissa dériver dans les bruits, dans l’atmosphère opaque du temple, dans ce qui allait venir et ce qui allait peut-être rester. La statue d’Apollon, au-dessus d’elles, restait immobile.

Le petit coffre fut emporté à l’extérieur. Le matin était venu en gris. Une brume fine s’était déposée dans la cour du Temple, et sur le chemin qu’elles empruntèrent le long du théâtre. Le bois était proche, mais le doyen et les deux vieilles prêtresses marchaient lentement, ce qui convenait à Phileas. Il était particulièrement conscient de l’immensité de son corps troublant le paysage. Autour d’elles, l’humidité glacée s’enfonçait dans leurs vêtements, imprégnait le chemin et enveloppait les arbres proches.

Enfin Mathilde s’immobilisa au cœur du bois et déposa le sac à dos qu’elle transportait. Celle qui portait le coffre le déposa au sol et, solennellement, le doyen s’agenouilla pour l’ouvrir. Il contenait une graine unique et des cotons humides. En parallèle de l’Enfant symbolique, l’enfant Dionysos, cette graine – une graine de laurier – était l’Enfant véritable, celui qui serait enterré maintenant au cœur de l’hiver et ressurgirait au printemps. Elles lui préparèrent un berceau de terre sous les feuilles mortes, racornies et détrempées, et l’y déposèrent, sans une parole, sans un chant, sinon des sourires échangés. Cela se fit dans le silence bruissant des arbres et la ponctuation des gouttes.

Puis Mathilde défit les lanières de son sac. Phileas sentit un frisson familier le parcourir qui n’était pas dû à la brume ni au froid, mais au sentiment qu’il approchait près, extrêmement près de la ligne. Ce n’était pas la première fois. Il était même déjà venu en étant certain de mourir. Mais c’était longtemps, très longtemps auparavant ; ici, il sentit cette certitude le déborder et sa peau soudain sensible, son cœur fébrile et la gorge nouée, des larmes au bord des yeux. Il songea à Bahar qui elle aussi avait joué à l’équilibriste sur la ligne. Bahar qui ne voulait pas qu’il s’en aille, lui, tant qu’elle ne serait pas partie.

Mathilde tendit la main à l’une des deux prêtresses dont les rides esquissèrent un sourire timide. La vieille femme prit la main tendue, et dans un geste léger elles s’étreignirent longuement, longuement dans le silence du bois. Lorsque l’étreinte se termina, les deux femmes avaient des larmes dans les yeux, mais Mathilde souriait toujours, et la vieille femme serrait sa main. Elle la guida doucement vers un grand pin ; la prêtresse se plaça d’elle-même dos au tronc et posa ses paumes contre l’écorce. Elle était vêtue, comme les trois autres, de vêtements conçus en fibre végétale dont la teinte grise se mêlait aux arbres et à la brume. Mathilde trancha une plaie dans le tronc d’où s’écoula immédiatement une sève abondante, dont elle enduisit les mains, la gorge, les chevilles de la prêtresse, comme on caresse, délicatement. La vieille femme avait fermé les yeux, et si ses lèvres tremblaient, c’était imperceptible.

Mathilde sortit de son sac une longue seringue. Elle était déjà remplie. Elle plongea l’aiguille dans le cou de la prêtresse à travers la couche de sève et lentement fit glisser tout le liquide dans ses veines. Phileas observait immobile. C’était là, dans cette seringue qui se vidait, qu’était la mort qui n’était pas une mort, la mort des arbres, la mort de Delphes. La surface de sa peau semblait frémir et le pin également, ou ce n’était peut-être que le vent qui agitait ses branches dans les hauteurs ; mais la sève s’était déjà solidifiée, enserrant la gorge frêle et empêchant le corps de tomber. Quelque chose murmura sur son visage inconscient. Mathilde, d’une main douce, répandit ce qu’il restait de sève sur ses lèvres entrouvertes.

Puis elle tendit la main à Phileas.

Il refusa d’abord mais s’élança dans le même geste et tomba à genoux. Il dépassait encore Mathilde, mais elle tenait sa main dans ses deux mains et elle lui souriait à lui aussi. Toujours agenouillé, il se plaça ainsi que la vieille femme l’avait fait ; il était grand, mais les pins étaient plus grands que lui. Il sentait une palpitation dans sa poitrine et la chaleur qui annonçait le vertige. La sève était gluante et fraîche. Elle cristallisait rapidement sur sa peau et de toutes petites piqûres le transperçaient, sur les mains et dans la gorge, et il les sentait déjà se répandre dans son corps. Mathilde allait lentement. Phileas ne tremblait pas mais son cœur battait violemment dans l’espoir et dans l’angoisse ; car il ignorait si l’immortalité nouée dans son corps accepterait, en tout dernier lieu, cette métamorphose.

Elle se mit sur la pointe des pieds et le regarda droit dans les yeux alors qu’elle plantait l’aiguille dans son cou. Son autre main s’appuyait sur son épaule, et il sentit dans ce contact toute la compassion de Mathilde, et le dernier accompagnement, celui qu’il n’espérait plus.

Il sentit le frisson sur son visage lui aussi.

Puis la torpeur immense s’empara de sa conscience. Irrésistible et violente, venue des profondeurs de son sang. Elle monta dans son corps, engourdit sa peau puis ses muscles, sa poitrine qui se serra de terreur, tout son corps tordu et sa colonne douloureuse et toute la douleur s’estompa étrangement, et enfin la torpeur toucha la base de son crâne – et ce fut noir – noir – noir.

 

Les chants. Les voix qui s’élèvent une par une. La voix de Mathilde, la voix de Bahar, la voix d’Iphinoé. Le vent qui se rue dans les pins toujours verts. La sèvre cristallisée qui vibre et chante elle-même, dans son murmure infime. Le craquement des feuilles sous le pas des hommes et des femmes de Delphes qui continuent à affluer. Un chant commun de matières et de voix, qui n’est pas beau mais simplement ensemble, comme une façon de communiquer par vibrations avec celles qui n’entendent plus. Le chant se faufile sous l’écorce, les frémissements de la sève se communiquent à la peau. Dans le ventre des arbres, le végétal fouille la chair et la prend à lui : il la transperce de branches, il y dépose ses feuilles et la sève ambrée se mêle au sang. Le géant est enlacé d’écorce. Le temps est redevenu présent pour celui qui meurt. Au sein de l’inconscience, sa conscience d’être humain se métamorphose elle aussi, et lorsqu’il en émergera la matière même de son cerveau aura changé. Pour l’heure, le chant opère le délicat travail de lier entre elles les cellules humaines et les cellules végétales, en faisant vibrer l’air autour, le sang dans le corps et la sève dans les arbres, heurtant, embrassant les matières. Celles qui se tiennent à proximité des arbres voient la forme des corps sous l’écorce frémir. Mathilde pose la main sur Phileas, et elle ferme les yeux.