Épilogue

 

Informations:

Une liste des trigger warnings est disponible ici.

Le pluriel neutre est féminin.

 

< Chapitre 29 : La chambre dissimulée

 

Daniel marche le long du fleuve.

Il est tôt, et la brume est encore fraîche. Les cheminées grondent, crachent des filets de fumée noire qui s’emmêle aux nuages. La Chapellerie sort de son sommeil troublé, troué d’errances et de rêves, elle s’éveille comme celles qui ont dormi sur le bitume, et que la pluie sur leur visage rappelle à la conscience.

Cela fait une semaine, et l’odeur de cendres est toujours bien présente. Des traînées grises se coulent entre la boue du fleuve. L’incendie s’est arrêté là, au bord ; il s’est penché sur l’eau pour mirer son reflet. C’est ce qui les a sauvées.

Il n’a pas vu le feu. Il n’a pas entendu le lent craquement des poutres, et la détresse de la foule. Il était inconscient tout ce temps, délirant, au bord de la mort. L’incendie a frôlé l’église, mais il s’amenuisait déjà. Les flammes ont dansé une nuit entière, et lorsque le feu a enfin été maîtrisé, l’ancien laboratoire s’était déjà effondré depuis longtemps. Des hauts murs, des longs couloirs et des caves secrètes, il ne restait plus rien.

Phileas lui a raconté plus tard que lorsqu’il a commencé à se réveiller, il a fallu l’attacher pour qu’il ne termine pas de se défigurer. Il l’a soigné, et il l’a gardé plusieurs jours en convalescence, plusieurs jours durant lesquels Daniel n’a pas pu se lever. Sachenka est passée deux fois, mais elle ne lui a pas adressé la parole. Elles ne se sont pas revues depuis.

Il est allé voir. Il a marché dans les cendres, le chemin de cendres qui mène à l’arche désormais noire. Il a appelé Nemo, d’abord – mais elle n’a pas répondu. Il a très longtemps pleuré, et pleurer lui fait mal, parce que ses muscles faciaux ont perdu beaucoup de leur souplesse. Son visage ne s’est jamais tout à fait remis. Une moitié est restée figée dans la terreur. Il surprend, parfois, sa grimace au détour d’une vitre, et il est incapable de se rappeler la teneur de l’émotion qui l’a alors étreint chez Morphée, comme il est incapable de se rappeler exactement ce qu’il s’est passé le jour de la mort de sa mère. Il ne reste que les traces de leur passage.

Les gens ne soutiennent plus son regard. Il s’exprime laborieusement entre ses lèvres tordues, et il en est venu à garder le silence, la plupart du temps. Il n’est pas retourné déclamer.

Ces séquelles ont sonné le glas de son charme. Luna et certaines de ses plus anciennes pensionnaires, celles qui l’ont connu enfant alors qu’il venait de débarquer sur les quais de La Chapellerie, continuent de monter le voir, de lui tenir compagnie. Mais il ne peut plus accompagner leurs promenades, car cela repousse les clients ; et elles ne lui demandent plus de leur faire la lecture, car cette activité lui est devenue pénible et humiliante.

 

Daniel n’était jamais retourné près du fleuve. Avant qu’il ne tombe malade, dans ses cauchemars, c’était la mer, toujours – toujours les vagues qui ont roulé sa mère dans leur gueule, tournée et retournée jusqu’à l’emporter, et qui l’auraient pris, lui, l’enfant au désespoir, si son père n’était pas venu le sauver.

Mais le fleuve a emporté son père lui aussi.

Il s’assoit sur le quai, et il regarde l’eau charrier la mémoire de l’incendie. Il se rappelle des rêves de Nemo. Il se rappelle de ce qu’il a vu chez Morphée, et il laisse les émotions de sa mémoire le traverser, il se laisse toucher, atteindre. Il a le sentiment confus d’avoir payé son tribut au traumatisme. Qu’il faut vivre maintenant, sorti de son cocon de cendres et de boue.

Et il continue à regarder le fleuve.