Chapitre 2 : La rencontre

La lumière flottait comme une écharpe de brume.
Elle allait avec lenteur, se déchirant sur les accrocs des murs. C’était une clarté qui ne semblait émaner de nulle part ailleurs que d’elle-même ; la pièce était dépourvue de fenêtres comme de porte. La pénombre se délayait dans ces lueurs, profilant des ombres entrelacées.
Nemo cligna des yeux. Elle tourna la tête, bougea un bras encore engourdi. La lumière lui évoquait celle des vitraux. La couleur se déposait sur la poussière en suspension, et cela formait alors ces étranges nuages lumineux, qui s’échouaient au sol, tout doucement.
Elle était allongée sur son côté qui n’était pas blessé. Il faisait bon. Elle se sentait cotonneuse. La douleur se réveillait lentement, en décalé d’elle. Ça remonta dans sa hanche d’abord, puis dans ses membres, et dans sa tête. Elle se redressa avec précaution.

Elle fut prise de nausée lorsqu’elle le vit. Assis en tailleur au milieu de la pièce sans porte et sans fenêtres. La douleur vrilla dans sa tête, elle se rappela d’un coup de ce qu’il s’était passé – hier ? tout à l’heure ? Elle fut secouée d’un frisson. Elle voulait s’approcher, mais quelque chose la retenait, la conscience nette que – ce n’était pas lui.
Du coin de l’œil, elle nota un frémissement sur le mur. Il lui revenait, lentement, la sensation d’un battement minuscule, extrêmement rapide, qui contractait l’espace autour d’elle. L’air… une respiration. Une respiration qui était partout et ne s’entendait pas, se ressentait seulement. Ce n’était pas angoissant. C’était, quoi ?… rassurant.

Il se tient immobile, pour ne pas lui faire peur. Il détaille les mouvements de son visage. Elle a des traits qui ressemblent à des coups de ciseaux, qui brisent ses formes à chaque tressaillement, et inlassablement ses joues, son menton, son front se reforment, jusqu’à ce que la vague les reprenne d’assaut. Ça le fascine, ce ressac infini d’émotions, ce tracé qui se fait et se défait, sans fin. Et ses yeux, ces yeux qui ne le lâchent pas – qui le clouent et l’examinent, bondés, à cet instant, de méfiance et de curiosité… Bleus. Presque noirs.
Il se tient immobile. Pour ne pas se jeter sur elle.
Elle fait violence au sein de son monde à lui. Elle fait mal, elle réveille et il n’aime pas. Il n’aime pas qu’on le bouscule dans son apathie confortable, il n’aime pas et il tremble mais il se tient immobile. Pour ne pas se jeter sur elle.
Il se replierait sur lui-même… Et seul, il se balancerait, lentement.
Il ne peut pas, bien sûr.
Il ne peut pas parce que cette fille, là, elle l’empoigne avec une force telle qu’il n’a pas d’autre choix que de la regarder.

Ce n’était pas lui.
Plus que ça : ce n’était pas quelqu’un.
Ce n’était pas seulement qu’elle s’était endormie en le touchant – ce n’était même pas le fait qu’il se tienne un peu différemment, qu’il n’aie pas dit un mot encore, ce n’était pas – c’était qu’il n’était pas humain.
A quoi ça tenait ce sentiment ? A pas grand-chose ; quelque chose surtout dans son visage, qui emmêlait familier et étranger. Une intimité de traits troublante qui touchait à l’insupportable. Et pourtant, elle était fascinée ; fascinée, encore, ce n’était pas bien ça, c’était – une certaine forme de reconnaissance.

Par-delà leurs contours elles reconnaissent une vibration, un battement esseulé qui résonne soudain. Leur incrédulité se mue en fébrilité, un tressaillement. L’envie d’avancer, de tendre la main, toutes les petites mains qu’on garde pour s’étouffer les yeux et la bouche et barricader son corps. Pour lui aussi, une connexion se fait, fulgurante. Il désire tant s’exprimer que sa peau tremble, mais il ne bouge toujours pas. La grâce qu’elle a, une grâce flambante, on dirait qu’elle le saisit à pleine mains ; et qu’il se tord, qu’il se tord entre ses doigts. Elle se tend vers lui, timidement, et méfiante, une urgence, il faut faire quelque chose – ne pas laisser filer le moment. Il n’ose pas respirer trop fort, de crainte de décoller ce qui vient de naître en lui.
Elles ne connaissent pas encore leurs noms.

Lui, il n’a pas parlé depuis longtemps.
Quand, en désespoir de cause, il s’est réfugié ici, et quand plus tard il a compris, il a hurlé… Aujourd’hui ses cris se sont renfoncés dans sa gorge. Il a la voix rauque, lente. Il cherche ses mots. Ils agrippent, par spasmes, un mépris terrible. Ça lui est resté, la rancœur. C’est difficile.
Il porte sa parole à fleur de gorge. Il tousse, d’abord. Il baisse les yeux mais, comme un coup de fouet, il revient planter son regard dans le sien. Les mots butent. Enfin, sa question s’arrache :
– Qui ?
– Quoi ?
– Qui… es… tu.
Cela lui a coûté un effort qu’il regrette déjà.
– Nemo.
Il y a un temps de pause.
– Et toi ?
– Morphée.
– Morphée ?
Il a baissé les yeux. Quelque chose tremble, il faut qu’il parle. Urgemment. Précipiter le silence en morceaux. Il sent les mots se bousculer dans sa bouche, rouler les uns sur les autres, il dit –
– Oui.
– Le dieu, Morphée ?
– Oui.
Elle a la tête légèrement penchée, elle fronce les sourcils.
– Prisonnier.
Un temps.
– Je ne peux pas partir.
Il a les mots qui craquellent. Une voix éraillée qui prend de la chaleur, qui s’assouplit, qui s’exerce sur les syllabes qu’il prononce.
– D’ici ?
– Non.
Il cherche ses mots.
– C’est moi. Ici. C’est moi. Je ne peux pas partir.

Un papillon se défait du mur. Il trace des arabesques autour de Nemo, évite son visage d’un battement d’ailes. Les murs frémissent. Morphée est tendu. Il ne peut pas s’empêcher de sentir, à chaque instant, cette présence étrangère au milieu de son silence.
Il n’en veut pas.
Le papillon danse et le dieu, lentement, déplie ses mains crispées.

L’insecte se pose à côté d’elle. Il est épais, sombre, ses lourdes ailes traînant dans son dos. De fines particules y collent comme une couche poisseuse. Au sol, il se déplace gauchement.
– Le dieu des rêves ? demande Nemo prudemment.
– Oui.
Elle est perplexe.
– Comment est-ce qu’on rêve si tu es enfermé ?
– Nous sommes d’autres. Quelque chose vous manque. Une présence, dit-il simplement. Moi…
Il porta les mains à son visage.
– Je suis celui qui ressemble à l’humain.
Il est, Morphée, de cette race de déesses et de dieux éclot du vivant et qui, traduites en idoles extérieures, font maintenant le lent métier du lien entre l’humain et lui-même. Il dénie, pourtant, que son existence soit suspendue à l’humanité. Mais à Nemo il ne dit pas sa haine. La haine des visages qu’on lui cloue l’un après l’autre, des traits qui repoussent, inlassablement, de sa face sanglante.
– Et pourtant je ne meurs pas, dit-il tout bas.
– Moi non plus.
De surprise, il relève la tête.
– Quoi ?
– Les autres meurent, dit Nemo brusquement. Pas moi.
– Bien sûr que si, répond-t-il, décontenancé.
Elle fronce les sourcils et bondit sur ses pieds.
– Non. Elles ne vivent pas ! Elles ne sentent rien !
Elle marche tout en parlant.
– Elles ne savent pas ce que c’est de vivre. Les autres, elles passent leur vie à attendre. Elles regardent droit devant droit devant alors que moi ? Je bute contre tout ce qui m’entoure ! Contre mes émotions, leurs émotions ! Un geste. C’est tout sensible, l’air, les corps les voix, même tout ce qui est inerte… Et elles ont seulement l’air de… pas le voir. Elles passent leur vie à mourir, comme ça, sans rien faire… Elles ne comprennent rien !
Elle s’interrompt comme hésitante, vulnérable soudain.
– Tout le monde… tout le monde est loin de moi…
Elle a les yeux brillants. Sa voix a lâché sur la dernière phrase mais elle bouillonne. Morphée a envie de prendre ses mains, mais il sait qu’elle se dérobera, et qu’il l’aura perdue.
Un papillon virevolte. Nemo suit des yeux son ballet de poussière, elle respire. Elle tend la main, tremblante encore. Il glisse entre ses doigts.

Elles se regardent. A peine hors du monde. A peine hors des autres.

Il la guide dans le dédale des murs.
On ne voit pas grand-chose ; il n’y a pas grand-chose à voir. Chaque paroi est monochrome, s’effeuillant dans des tons de brun. Des pièces s’ouvrent au hasard, sans pertinence, sans lien. Absence de portes, et les fenêtres ne donnent jamais sur l’extérieur. Morphée n’a plus de sens, il se perd dans ses propres méandres. Personne ne l’explore, personne n’en cherche même la sortie alors, il se replie sur lui-même. Il s’emmêle, se dissout entre ses murs, comme on s’égare dans une habitude.
Mais là, il y a cette fille qui éclaire les lieux. Les papillons se rétractent sur son passage. La bâtisse toute entière frémit de sa présence. Nemo effleure les cloisons, franchit les portes. Elle regarde.
Et Morphée exulte. La chair est touchée par ce regard, ce regard curieux qui décèle la présence dans l’inertie, jamais lassé par les couleurs uniformes et les pièces identiques. Un frisson le parcourt, se répercute autour d’elles. Il sent la main de Nemo qui s’égare sur le mur, jouant de ses doigts, du plat de la paume, explorant cette surface qui lui est étrange et que lui connaît par cœur, par cœur. Il tremble, craintif, il a peur qu’elle ne retire sa main dégoûtée par l’amas grouillant, qu’elle ne se détourne, il a peur parce que lui, il n’en peut plus, de cet endroit, de ces couloirs, de cette peau de papillons.
Mais elle, non. Inlassablement, elle redessine le mur organique, et frôle des ailes qui battent encore.
Morphée ferme les yeux.

Chapitre 3 : Châteaux de sable >