Chapitre 28 : Que veux-tu que la mer soit d’autre que la mer ?

 

Informations:

Une liste des trigger warnings est disponible ici.

Le pluriel neutre est féminin.

 

< Chapitre 27 : Elle ne peut pas fermer les yeux

 

Il marche, de long en large, et les murs ondoient autour de lui. Les papillons s’affolent, volent, chutent. Il tremble avec une violence qu’il ne se connaît pas, qu’il n’a jamais connue. Il y a – il y a – Nemo c’est sûr – et il y a – une déchirure, quelque chose, quelque chose qu’il ne supporte pas, qu’il ne peut pas accueillir et elle le traîne, elle l’emmène, il entend qu’elle l’appelle – Morphée, Morphée, Morphée –

et les voix aussi – Morphée –

Melville ?

 

Les voix, extrêmement attentives soudain, immobiles.

 

 

Melville Hatter fait quelques pas dans le couloir.

Nemo est en retrait. Les papillons volettent autour de lui. Se posent sur lui. Leurs battements d’aile diminuent, ils se déplacent sur son visage et ses mains, de leurs toutes petites pattes. Il leur prête peu d’attention ; un murmure est venu fureter autour d’elles, autour de lui. Indistinct, chuchoté, fuitant sur sa peau, une caresse.

Nemo reprend sa main. Il la regarde, désorienté. Elles reprennent la route ; les papillons les suivent, de plus en plus nombreux, curieux, grouillant autour du chapelier. Nemo appelle Morphée. Les murmures enflent autour d’elles, mais elle se contrôle pour ne pas paniquer, ne pas effrayer Melville Hatter. Il continue de murmurer le nom de sa femme, de l’appeler peut-être ou de lui répondre, il le répète sans fin comme un chapelet, comme une prière, comme un sanglot.

 

 

Daniel les a suivies.

Il ne saurait dire si ça a été de voir Nemo et Hatter s’y engouffrer ou bien la fièvre, la fascination et la détresse qui lui brûlaient le front alors, qui l’ont précipité chez Morphée, quelle émotion en premier a crevé ce qu’il lui restait de prudence. Il les a suivies ; une fois le seuil passé, il a ralenti, mais il a continué. Il a marché. Il a vu du coin de l’œil le mouvement s’amorcer dans les murs, mais est-ce que les murs ne bougeaient pas déjà ? Quelques pas et puis il s’est heurté contre une somme de pressions légères, quelque chose, à peine si lourd, contre sa poitrine, qu’il tombe…

Il les sent dans sa bouche d’abord – de terreur il les repousse, de sa langue affolée, claque des dents, veut cracher – et la poussière si fine qu’elle lui colle à la chair, l’étouffe –

Il n’a pas pu reculer car le sol se dérobait aussi et il est tombé plus bas, il a battu des bras pour remonter à la surface et il y a eu un goût salé dans sa bouche.

Un jour, encore petit quand son père n’était pas encore mort, il avait couru chez Luna. Elle l’avait accueilli dans ses bras, surprise de le voir si excité, si pressé de parler ;

est-ce qu’il pleure ?

C’est impossible, la mer n’est pas là, la mer est loin, très loin dans sa mémoire…

Il avait dit : Cassandre a raconté l’histoire de la petite sirène. Et je crois, tu sais, tu crois que maman est là-haut elle aussi ?

l’eau de mer dans sa gorge et son nez l’eau de mort car c’est bien la mer maintenant qui le roule – il suffoque, crache – et la question n’est plus de savoir ce qu’il fait là car c’est la mer rien d’autre et que veux-tu que la mer soit d’autre que la mer ?

Elle avait pleuré dans le double fond de son sourire, Luna, là où Daniel n’avait pas pu le voir.

Daniel ?

Il se rappelle de Nemo et de Morphée, et des murs mais qui ne sont alors déjà plus des murs ; il se rend compte oui, quelque part. Elle fait demi-tour. Mais la mer maintenant l’emporte, impuissant, mais les vagues au loin roulent le corps bien-aimé dans leur gueule écumante, le corps en habits d’homme dont le visage flotte encore à la surface, elle court à en perdre haleine dans les couloir, elle refait la route inverse, par intermittences, les vagues cruelles ont dénoué la coiffe et il voit un drapeau la tache blonde des cheveux sur l’océan noir

Daniel !

Un hurlement…

 

Dans l’océan noir des papillons il ne sait plus si c’est le sel ou ses ongles qui raclent l’intérieur de sa gorge, la poussière qui l’étouffe ou l’eau – elle se précipite sur lui, se jette à genoux, elle le prend dans ses bras, elle est aveuglée par ses larmes – il ne sait plus si c’est lui qui a tiré sur sa main – elle hurle son nom, elle empoigne les papillons avec violence, plonge la main dans sa bouche et les arrache elle les détache elle hurle elle pleure – tiré tiré jusqu’à ce que le poignet craque tiré sur ses doigts un à un sacrifiés à la tendresse à la perte – au long traumatisme ancien

et au cauchemar

 

Chapitre 29 : La chambre dissimulée >