Chapitre 29 : La chambre dissimulée

 

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Une liste des trigger warnings est disponible ici.

Le pluriel neutre est féminin.

 

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Luna s’était précipitée dans la cour. Elle hurlait leurs noms à travers l’ouverture. Et lorsqu’elle vit la silhouette au loin, vaciller dans l’ombre du couloir – Nemo qui traînait Daniel, qui le traînait de toutes ses forces jusqu’au seuil, lorsqu’elle vit le garçon inconscient et lorsqu’elle vit, avec du retard, les détails sur son corps qui sonnaient faux –

Elle tomba à genoux, le visage labouré de larmes, les bras tendus, et Nemo enfin y déposa Daniel. Luna le serra contre elle en pleurant.

– Il est vivant, dit Nemo, la voix blanche. Il est vivant mais il faut que Phileas le soigne. Maintenant !

Luna hocha fébrilement la tête. Inigo, Cassandre et Sachenka avaient traversé l’arche.

Nemo les regarda bouleversée, et, sans un mot, avant qu’elles n’eurent atteint le seuil, fit demi-tour et retourna dans l’obscurité de la demeure.

 

 

Morphée est recroquevillé dans un angle de la chambre. Il tremble. Lorsqu’il sent que Nemo est revenue, qu’elle a repris sa route, inexorable – il éclate en sanglots. La douleur dans sa poitrine est intolérable ; il n’a pas seulement mal ; il est terrorisé. Ce qu’elle entraîne dans son sillage, et il sait déjà de quoi il s’agit – celui qu’elle entraîne dans son sillage est chez Morphée comme une volée d’aiguilles incandescentes. Nemo le cherche, il le sait, et plus elle s’approche, plus violentes sont les convulsions de Morphée. Il se balance d’avant, en arrière, d’avant, en arrière,

et à chaque

balance, sa tête

frappe un peu plus fort contre le mur.

Il ne sent pas la douleur. Ou plutôt, elle ne réussit pas à détourner celle qui dévore sa poitrine, il a beau se faire mal –

 

il a toujours mal.

 

Nemo se guide à l’écho des coups contre les murs.

Daniel est dehors. Cette seule pensée, alors qu’elle tient Melville Hatter par la main et parcourt une infinité de couloirs, cette seule pensée l’occupe. Les images l’obsèdent : le visage déformé, le poignet tordu, les tremblements terribles qui l’agitaient, les mots ; et ses yeux, et ses grands yeux beaux et clairs devenus vitreux, qui la regardaient sans la voir, et qui ignoraient, qui ignoraient ce qu’il se passait…

Melville Hatter, extraordinairement, a attendu. Lorsqu’elle est revenue, et qu’elle s’est effondrée, il a pris dans ses vieilles mains ses mains tremblantes et, doucement, il l’a relevée. Lorsqu’elle a refusé de marcher, il est resté. Il n’a pas dit un mot, il ne peut plus parler. Il a simplement attendu.

Et lorsqu’elles se sont remises en route enfin, il s’est appuyé sur son bras, épaule contre épaule, poids contre poids.

 

Les couloirs sont de plus en plus étroits. Nemo sent sa poitrine compressée par l’angoisse, et Melville Hatter, à son bras, s’agite. Les voix les ont suivies. Elles sont suspendues tout autour d’elles ; elles ne sont plus qu’un bruissement, un long bruissement lugubre. Il semble qu’elles pleurent, elles aussi.

Nemo se fige soudain ; quelque chose, subtilement, a changé ; il lui faut une longue minute pour comprendre.

Il fait froid.

Et le mur, face à elles, qui ferme le couloir – elle approche sa main, le frôle, et enfin y colle ses doigts, incrédule – le mur n’est pas un mur. C’est une porte en bois.

Elle reste immobile, le cœur battant. Melville Hatter est déjà sur la poignée. Un déclic se fait et il trébuche, se rattrape au mur, retire sa main immédiatement. Les voix s’engouffrent à l’intérieur.

Nemo s’approche.

La chambre dissimulée est une pièce aux angles taillés comme du diamant. Les murs scintillent et à la fois forment une masse de reflets sombres. Lorsqu’elle regarde de plus près, elle distingue des papillons – des papillons pris dans la glace. Elle a le temps de lever les yeux,

et un cri la gagne

Mais quelque chose tremble, se convulse dans la demeure toute entière ; un tremblement brutal les précipite au sol. Nemo s’est rattrapée au mur dans sa chute et la glace fond à toute vitesse. Elle relève la tête et cherche Morphée des yeux. Elle sait qu’il est là. La maison se contracte autour d’elles, en secousses gigantesques, qui les forcent à rester par terre. Les voix gémissent et chuintent tout autour d’elles, entre les –

entre les formes suspendues au plafond

– Alma, murmure Melville Hatter.

Innombrables.

 

Les chrysalides se balancent doucement dans le froid.

La toile grise dessine des formes humaines, des corps – mais des corps étrangement cassés, aux angles indéfinis, comme irréels. Elles étouffent la pièce, frôlant leurs courbes, animées d’un mouvement interne, dérangeant, grouillant. Morphée est à travers la pièce et regarde Nemo avec effroi à travers cette foule de –

fantômes ? cadavres ? cauchemars ?

Les voix pleurent entre les corps.

Une moitié de la face de Morphée est couverte de papillons. Sur l’autre, son œil unique, clair comme celui de Daniel, la fixe exorbité. Il dit quelque chose. Il essaie de dire quelque chose, mais Nemo ne l’entend pas. Melville Hatter a rampé près d’elle. Les murs fondent, les papillons s’échappent dans une nuée affolée.

Melville Hatter voit Morphée, et le regard de Morphée se braque sur lui. Le dieu se met à trembler si violemment que Nemo le voit, le sent, même depuis sa position ; les papillons sur son visage battent des ailes frénétiquement. Tous les autres, ceux qui saturent l’air de la chambre, s’approchent alors du chapelier. Les murmures chatoient au milieu des ailes, et des voix innombrables se font entendre. Melville Hatter, alourdi par les papillons et le bruissement des voix, continue à ramper vers Morphée. Celui-ci est terrifié – incapable de bouger, le regard rivé sur le vieil homme qui vient inexorablement vers lui.

Melville Hatter ne marque aucune hésitation et empoigne le dieu.

La torpeur le saisit comme une gifle, mais Morphée pleure – et Nemo est certaine désormais qu’il pleure de douleur car les papillons chutent tout autour d’elle, les murs se tordent et suintent un liquide noir, et Melville Hatter se tient agrippé à Morphée et il balbutie dans ses larmes, toujours le même nom, toujours le même nom, mais il ne peut résister et soudain, il lâche, et il tombe –

il dort

les papillons accompagnent sa chute et le nuage est si dense qu’il y disparaît ; lorsqu’il touche le sol, ils se dispersent sans un bruit.

Il n’y a plus rien.

Les murs explosent.

Les chrysalides tombent et se déchirent au sol. Nemo recule avec horreur face aux papillons qui en jaillissent – nombreux, trop nombreux, qui se collent sur elle, dans sa bouche, dans ses yeux – mais ils ne supportent pas son contact et lorsqu’elle bouge, ils se précipitent en retrait. Morphée est secoué de spasmes d’une violence telle qu’il ne tient pas debout. Nemo se précipite sur lui.

– Va-t-en ! hurle-t-il. Va-t-en ! Va-t-en !

Il a les mains posées sur son cœur et il hoquette, il étouffe. Elle est proche de lui maintenant, et les traits de Morphée sont plus insaisissables que jamais ; les yeux écarquillés, Nemo y voit défiler des visages innombrables.

– Va-t-en, va-t-en, va-t-en, c’est fini, ne reste pas, ne reste pas, va-t-en…

Elle saisit ses mains. Les yeux de Morphée brillent de détresse et de peur et aussi des mille visages enchâssés qui explosent en lui, cachés, dissimulés dans cette chambre aux murs comme autant de miroirs, comme autant de reflets. Elles y sont toutes, elle les voit, ceux qui ont disparu, celles qu’on a retrouvées le corps brisé sur le seuil du laboratoire, et elles y sont aussi, elle le sait, ceux et celles qui sont mortes il y a très longtemps, toutes, prises dans la gangue de glace du cœur de Morphée.

Foule.

 

Nemo tremble à son tour. Ce qu’il va se passer, elle le sait, elle l’a su lorsqu’elle a décidé d’emmener Melville Hatter. Mais c’était l’idée seconde, celle qu’elle ne regardait pas – celle dont l’ombre marchait dans le sillage de l’autre idée immense. Celle qu’il faut choisir maintenant. Choisir ou fuir. Il est peut-être déjà trop tard, et elle relève, avec un effort prodigieux, son regard sur celui de Morphée. Il est en train de s’étrangler et sa face se tord de douleur, et les larmes coulent en abondance, brouillant ses traits brouillés. Nemo sent la chaleur s’emparer d’elle et elle sait qu’elle a choisi.

Elle sue en abondance, ses boucles se collent à son visage. Elle respire, elle halète même, mais l’odeur, déjà, la saisit. Elle chancelle. Elle ne quitte pas Morphée des yeux et lui, qui a compris, lui aussi, et qui ne peut plus refuser, lui la prend alors tout contre lui.

Il n’accepte ni ne refuse sa décision – ce n’est pas son choix.

Elle est là avec lui dans la tourmente, dans les faces qui défilent, dans son visage multiple qui se trace sur sa peau. Il a fermé les yeux. Nemo se blottit contre lui, elle tremble. Quelque chose incendie sa tête. Il lui semble que sa peau se déchire pour dénuder sa chair, à vif dans le feu qu’elle voit déjà courir sur elle. Une chaleur immense envahit son corps. Autour d’elles, les murs se contractent, les papillons s’entremêlent et s’agrippent.

La demeure se contracte dans l’étreinte. Morphée est secoué de frissons. Immenses.

 

Nemo prend feu.

 

Il ne reste que des îles de peau sur son corps qui, à leur tour, s’effondrent en volutes. Le feu révèle, dans son corps embrasé, un entrelacement scintillant de chair et de papillons, d’ailes translucides qui pulsent de sang et qui battent infiniment, à une vitesse qui n’existe pas, battant, battant pour faire battre le cœur, pulser le pouls, traverser l’air, des nœuds étranges et infinis. Une structure, délicate, et sublime.

Dans la même fraction de seconde qui met à jour l’entrelacs des rêves et de la chair, la consomption du corps de Nemo rompt la tension qui la maintenait entre le rêve et l’humain.

Et les nœuds, soudain se défont ; ils explosent en escarbilles et en braises scintillantes, flamboyant haut, très haut au-dessus de l’incendie,

 

et Nemo alors faite flamme se délie dans un bouquet de papillons de feu, infimes et éphémères,

dans ce ciel où chantent les oiseaux et les étoiles,

et taisez-vous que j’entende battre mon cœur.

 

Épilogue >